Saint Augustin d'Hippone
Traité du Catéchisme
MÉTHODE
POUR ENSEIGNER AUX CATÉCHUMÈNES LES ÉLÉMENTS DU CHRISTIANISME
ou
Traité du Catéchisme.
L’auteur, à la prière d’un diacre de Carthage, retrace les règles qui
doivent guider le catéchiste. — Après avoir exposé la manière d’enseigner les
vérités chrétiennes non-seulement avec méthode mais avec grâce et facilité, il
joint l’exemple aux préceptes et propose deux discours comme modèles des
instructions que l’on doit donner aux catéchumènes.
CHAPITRE PREMIER.
BUT DE CE TRAITÉ.
1. Tu m’as
prié, Déogratias mon frère, de t’adresser des conseils sur la manière de
remplir tes fonctions de catéchiste. Chargé à Carthage, en qualité de diacre,
d’initier au christianisme un grand nombre de personnes confiées à tes soins,
sur la réputation dont tu jouis de savoir réunir, dans ton enseignement, la
solidité de la doctrine à la grâce de l’élocution; tu hésites souvent, me
dis-tu, sur la méthode à suivre pour enseigner avec facilité les vérités
élémentaires qu’il faut croire pour obtenir le titre de chrétien. Tu me
demandes où doit commencer, où doit finir cette exposition; s’il est nécessaire
d’y ajouter quelques exhortations, ou s’il suffit de formuler simplement les
préceptes dont l’observation est essentielle à celui qui veut embrasser la foi
chrétienne et y conformer sa vie. Si j’en crois même tes aveux et tes plaintes,
ta parole finit par devenir languissante et t’inspire du dégoût, loin de
charmer le catéchumène et l’auditoire. Dans cette situation délicate, tu m’as
prié, au nom rie la charité que je te dois, de vouloir bien, au milieu de mes
travaux, t’adresser quelques conseils sur ce sujet.
2. Pour moi,
je trouve dans la charité et dans le sentiment des devoirs qui m’attachent,
non-seulement à un ami en particulier, mais encore à l’Eglise en général, un
motif impérieux de rendre sur-le-champ, avec un dévouement sans bornes, tous
les services que me permettent d’offrir les bienfaits dont Dieu m’a comblés et
qu’il m’impose envers ceux dont il a fait mes frères. Plus je désire voir se
répandre au loin les trésors du Seigneur,plus je suis obligé d’adoucir les
peines qu’éprouvent ses serviteurs et mes collaborateurs à les faire valoir;
plus je dois, dans la mesure de mes forces, leur faciliter la tâche qu’ils
brûlent de remplir.
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CHAPITRE II.
PAR QUEL SECRET L’AUDITEUR GOÛTE-T-IL SOUVENT UN DISCOURS DONT L’ORATEUR EST
MÉCONTENT? LE PRÉDICATEUR DOIT AVANT TOUT PRÉVENIR L’ENNUI ET ÉGAYER SON
ÉLOCUTION.
3. Pour en
venir à la question qui te préoccupe, je ne voudrais plus te voir songer avec
tristesse au style plat et languissant que tu prétends remarquer dans tes
instructions, Ces défauts échappent peut-être à ton auditeur, et tu te figures
sans doute que ta parole ne mérite pas d’être écoutée, parce qu’elle ne répond
pas assez à ton idéal. Moi-même je suis presque toujours mécontent de mes
discours. Je me forme un idéal qui me ravit en moi-même aussi longtemps que je
ne cherche pas à le rendre par la parole. Ne puis-je l’exprimer dans toute sa
beauté? Je m’afflige en voyant que ma langue ne peut répondre aux inspirations
de mon coeur. Car je voudrais faire entrer dans l’esprit des auditeurs ma
pensée tout entière, et je sens que ma parole est incapable de produire cet
effet. L’idée [61] pénètre dans mon esprit comme un rayon de lumière; mon
langage se traîne, languit et la reflète à peine; pendant qu’il se débrouille,
elle se perd damas ses mystérieuses profondeurs; toutefois, par une
merveilleuse propriété, elle imprime dans la mémoire des traces qui subsistent
avec les termes mêmes destinés à la fixer. Ces impressions donnent naissance
aux signes phonétiques dont l’ensemble compose un idiome, le grec, le latin,
l’hébreu, ou toute autre langue; que l’on pense seulement à ces signes ou qu’on
les produise avec la voix, peu importe; les impressions de la pensée ne sont ni
grecques, ni latines, ni hébraïques; elles ne sont particulières à aucun
peuple, elles se forment dans l’esprit comme les traits se dessinent sur le
visage. La passion de la colère est désignée en grec, en latin, en hébreu et
dans les divers idiomes par un terme différent. L’expression de la colère sur
la physionomie humaine n’est point un langage spécial à la Grèce ou à l’italie.
Pour comprendre celui qui s’écrie : Iratus sum (1), je suis en colère, il faut
être initié à la langue latine; mais que le mouvement d’une âme en courroux
éclate sur le visage et se peigne dans tous les traits, il suffit de voir le
jeu de la physionomie pour comprendre qu’elle exprime la colère. Or, il est
impossible de retracer par la parole et de représenter aux oreilles de
l’auditeur, avec l’évidence irrésistible de la physionomie, les traces que les
idées laissent dans la mémoire ici tout est intérieur, là tout éclate au
dehors. On peut ainsi mesurer l’intervalle qui existe entre l’apparition
soudaine des idées et le langage, puisqu’il se forme plus lentement encore que
les impressions dans la mémoire. Que faisons-nous donc? Ne songeant qu’aux
intérêts de notre auditoire, nous voulons, malgré l’impuissance qui trahit nos
efforts, exprimer les pensées comme nous les concevons; notre insuccès nous
désespère; la pensée que notre travail est superflu nous fait tomber dans le
découragement et le dégoût. La tiédeur et la faiblesse de nos discours,
principe de notre découragement, s’accroissent par notre découragement même.
4. L’attrait
qu’inspire ma parole aux auditeurs empressés de m’entendre, me révèle qu’il y a
dans mes discours moins de langueur que je ne l’imagine: au plaisir qu’ils
éprouvent, je reconnais tout le profit qu’ils en tirent, et
1. Je suis
en colère.
je n’ai
garde de manquer au ministère dont je les vois recueillir tant de fruits. Fais
comme moi. Puisqu’on te confie souvent l’instruction des catéchumènes, tu dois
en conclure que-tes discours n’inspirent pas aux autres la même répugnance qu’à
toi-même; surtout il ne faut pas croire qu’ils sont inutiles, parce que l’expression
ne rend pas ta pensée comme tu la conçois; car, ta pensée reste souvent
elle-même au-dessous des choses. Quel homme ici-bas ne voit pas la vérité comme
dans un miroir et à travers des énigmes (1)? L’amour lui-même n’est pas assez
fort pour percer les ténèbres dont la chair nous enveloppe, et pour pénétrer
dans cette éternité resplendissante à laquelle empruntent un éclat tel quel les
choses éphémères d’ici-bas. Mais une perfection de plus en plus haute rapproche
sans cesse les justes de ce jour éternel, où l’on ne connaît plus le mouvement
périodique du ciel, ni le retour de la nuit, de cette merveille que l’oeil de
l’homme n’a point vue, que son oreille n’a point entendue, que son coeur n’a
jamais conçue (2); de là vient surtout le mécontentement où nous laissent nos
instructions aux catéchumènes : nous aspirons à des pensées sublimes, la
simplicité du langage ordinaire nous rebute.
A dire vrai,
la sympathie de l’auditeur dépend de la sympathie qu’il trouve en nous; notre
joie se mêle à toute la trame de notre discours; avec la joie naît la facilité
et la grâce. La difficulté n’est donc pas ici de montrer où doit commencer, où
doit finir l’exposition des vérités de la foi; d’apprendre le secret d’y jeter
de la variété, tantôt en la développant, tantôt en l’abrégeant, sans être
incomplet; enfin de déterminer les cas qui exigent de l’ampleur ou de la
précision dans le style; le point essentiel, c’est de donner des règles pour
faire le catéchisme avec joie car, plus on sait plaire, plus l’enseignement est
efficace. La raison n’en est pas difficile à trouver: Dieu aime celui qui donne
avec joie (3), ce qui est plus vrai encore dans l’ordre spirituel que s’il
était question d’un don pécuniaire. Mais, pour obtenir à propos cette joie
attrayante, il faut la demander à Celui qui en a fait un précepte. Ainsi donc
nous allons d’abord parler des justes limites où doit se renfermer la
narration, comme tu me le demandes, puis de la méthode la plus propre à
instruire et à toucher,
1. Cor. XII, 12. — 2. Id. II, 9. — 3. II Cor. IX, 7.
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enfin des
moyens de plaire, selon les lumières que Dieu nous communiquera.
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CHAPITRE III.
EN QUOI CONSISTE UNE NARRATION COMPLÈTE AU POINT DE VUE DU CATHÉCHISME? ELLE
DOIT AVOIR POUR FIN LA CHARITÉ. L’ANCIEN TESTAMENT PRÉPARE L’AVÈNEMENT DE
JÉSUS-CHRIST, DESTINÉ A ÉTABLIR LA CHARITÉ.
5. Pour faire une narration complète, le catéchiste doit débuter par le
premier verset de la Genèse: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre
(1)», et descendre jusqu’à l’histoire contemporaine de l’Eglise. Pour atteindre
ce but, il n’est pas nécessaire de réciter par coeur le Pentateuque, les livres
des Juges , des Rois et d’Esdras, ensuite tout l’Evangile et les Actes des Apôtres,
les eût-on appris mot pour mot, ou de développer en détail tous les événements
historiques contenus dans ces ouvrages; un pareil récit serait déplacé et fort
peu nécessaire. Il suffit de tout embrasser sous un coup d’oeil général, en
faisant un choix des événements les plus merveilleux, les plus capables de
captiver l’esprit, et en les distribuant par époques. Loin de faire passer
rapidement ce tableau sous les yeux, sans lever pour ainsi dire le rideau, il
faut s’arrêter pour l’analyser en quelque sorte et le mettre dans tout son
jour, afin de le présenter avec toute sa grandeur à la vue et à l’admiration
des auditeurs: sur tout le reste il faut passer légèrement et le faire rentrer
dans l’ensemble. Grâce à cette méthode, les faits que nous voulons signaler
sont mis en relief, l’auditeur les aborde sans fatigue et s’abandonne au
mouvement de la narration; sa mémoire n’est pas surchargée et il recueille
aisément nos leçons.
6. Dans ces récits, il ne suffit pas d’avoir en vue la fin du précepte,
c’est-à-dire la charité qui sort d’un coeur pur, d’une bonne conscience et
d’une foi sincère (2), pour y rattacher toutes nos paroles : il faut encore
fixer l’esprit de notre auditeur sur ce principe et l’y ramener sans cesse.
Tout ce que nous lisons dans les saintes Ecritures, avant la venue de
Notre-Seigneur, n’a été écrit que pour mettre en lumière son avènement et
prédire l’Eglise, qui n’est que le peuple de Dieu répandu parmi toutes les
nations et formant le corps de
1. Gen. I, 1.— 2. I Tim, I, 5.
Jésus-Christ. Il faut en effet regarder comme membres de 1’Eglise tous les
saints qui ont vécu avant son avènement et qui ont cru qu’il viendrait sur la
terre, avec la même foi que nous croyons qu’il y est venu. Jacob en naissant
présenta d’abord la main dont il tenait le pied de son frère, sorti le premier
du sein maternel: la tête parut ensuite, entraînant après elle tout le corps i;
or, la tête surpasse en dignité et en puissance et les membres qu’elle entraîne
après elle et la main qui la précéda: l’ordre naturel était interverti par le
mode d’apparition. C’est une figure de Jésus-Christ. Avant de se manifester
dans la chair et de sortir du sein de l’éternité, pour apparaître sous la
figure humaine, comme le médiateur entre Dieu et les hommes et le Dieu suprême
qui est béni dans les siècles des siècles, il présenta, dans la personne des
saints patriarches et des prophètes, une partie de son corps sacré: c’était
comme la main qui annonçait sa future naissance. Le peuple orgueilleux qui le
précédait, fut enlacé dans les liens de la loi dont il l’étreignit comme avec
les cinq doigts de la main. Car il ne cesse durant cinq époques distinctes de faire prédire et annoncer
sa venue; par une analogie non moins frappante, le législateur des Hébreux
écrit cinq livres. Ces esprits orgueilleux, abandonnés à leurs pensées
charnelles et cherchant à établir leur propre justice, virent la main du Christ
se fermer pour les étreindre et les arrêter, au lieu de s’ouvrir pour leur
prodiguer les bénédictions : « leurs pieds furent enchaînés, et ils tombèrent;
nous nous sommes dressés au contraire et nous restons debout (3)». Ainsi donc,
pour revenir à ma pensée, quoique le Seigneur Jésus ait fait paraître une
partie de son corps dans la personne des saints qui omit précédé sa naissance,
il n’en forme pas moins la tête de l’Eglise qui est son corps (4); tous ces
saints se sont rattachés au corps dont il est le Chef, par leur foi en Celui
qu’ils annonçaient. Loin de s’en séparer en le devançant, ils s’y
sont réunis en le suivant. La main peut précéder la tête sans cesser d’en
dépendre. Par conséquent, tout ce qui- a été écrit avant nous, a été écrit pour
notre instruction (5) C’était la figure de ce qui nous était réservé; « tous
ces événements leur arrivaient en figure, et ils sont
1. Gen,
XXXV, 25. — 2. Ces cinq époques vont être déterminées plus bas, n. 39. — 3.
Psal. XIX, 9. — 4. Coloss. I, 18. — 5. Rom. XV, 4,
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écrits pour
notre instruction, de nous qui «nous trouvons à la fin des temps (1) »
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CHAPITRE IV.
LA VENUE DE JÉSUS-CHRIST A EU POUR BUT ESSENTIEL D’ÉTABLIR LE RÈGNE DE LA
CHARITÉ: C’EST A LA CHARITÉ QUE DOIT TENDRE TOUTE NARRATION EMPRUNTÉE AUX
ÉCRITURES SUR JÉSUS-CHRIST.
7. Quelle a
été la cause principale de la venue de Jésus-Christ, sinon l’amour que Dieu
nous portait et qu’il voulait nous témoigner par une preuve éclatante, la mort
de Jésus-Christ, dans le temps même que nous étions encore ses ennemis (2)? Il est venu pour nous montrer que le but du précepte et l’accomplissement
de la loi sont tout entiers dans la charité (3). Il a voulu nous apprendre à
nous aimer les uns les autres et à donner notre vie pour nos frères, comme il a
donné la sienne pour nous (4): il a voulu qu’en voyant Dieu nous aimer le
premier (5), et livrer son Fils unique à la mort pour nous tous (6), sans
l’épargner, l’homme, jusqu’alors insensible, eût honte de ne pas rendre amour
pour amour. Rien n’éveille l’amour avec autant de force que de faire les
premières avances : l’âme la plus rebelle à ce sentiment ne saurait sans
cruauté refuser d’y répondre. C’est là une vérité que font éclater les
attachements les plus bas et les plus criminels.
Quand un amant veut faire partager sa passion, il songe à tous les moyens
en son pouvoir de déclarer son amour et d’en découvrir les transports: il prend
les dehors de la justice, afin d’avoir le droit de réclamer comme une dette la
sympathie du coeur qu’il veut séduire; sa passion s’avive et s’enflamme, en
voyant troublée du même feu la personne dont il convoite la possession; tant il
est vrai que la sympathie fait sortir un coeur froid de son indifférence et
redouble l’amour en celui qui déjà en éprouvait les ardeurs! Il est donc bien évident que rien ne
contribue davantage à faire naître ou à développer l’amour que l’aveu de ce
sentiment, l’espoir qu’il sera partagé, les avances de celui qui l’éprouve le
premier. Combien ce caractère de l’amour empreint dans les liaisons les plus
criminelles est-il plus sensible dans l’amitié! N’évitons-nous pas avant tout
1. I Cor. X, 11. — 2. Rom. V, 6-9. — 3. I Tim. I, 5; Rom. XIII, 10. — 4. I Joan, III, 16.— 5. Id. IV, 10.— 6.
Rom. VIII, 32.
de déplaire
à un ami, dans la crainte de lui laisser croire que nous ne l’aimons pas ou que
notre amitié est moins vive que la sienne? S’il le croyait, en effet, il
mettrait plus de réserve et de froideur dans ces rapports intimes que l’amitié
crée entre les hommes; et, quand il ne pousserait pas la faiblesse jusqu’à
laisser toute sa sympathie se refroidir à cause de cette offense, il se
renfermerait dans une amitié où le calcul supprimerait les épanchements du
coeur.
Il est
surtout à remarquer que, si les grands veulent être aimés des petits et qu’ils
s’y attachent en proportion de leur dévouement et de leur affection, les petits
répondent à la sympathie des grands par une ardente amitié. L’amitié, en effet,
a d’autant plus d’attrait qu’elle est moins un transport inspiré par la
nécessité, qu’un épanchement de la générosité; ici, elle vient de la charité,
là, du besoin. Or, supposez un inférieur sans espoir d’obtenir jamais l’amitié
de son supérieur : n’éprouverait-il pas un bonheur indicible, s’il voyait celui
dont il n’aurait jamais osé attendre un bienfait si précieux, prendre les
devants et daigner lui déclarer son amour? Mais peut-il
y avoir une disproportion plus étonnante qu’entre Dieu et l’homme, le juge et
le coupable? Et quel
coupable! il s’était livré à la domination des puissances de l’orgueil,
incapables de lui donner le bonheur, et cela, avec d’autant plus d’aveuglement
qu’il avait moins compté sur la Providence de l’Etre infini, qui ne veut pas
signaler son pouvoir par le mal, mais le faire sentir par le bien.
8. Si donc
le but essentiel de la venue de Jésus-Christ a été d’apprendre à l’homme la
portée de l’amour que Dieu avait pour lui, afin de lui montrer à rendre amour
pour amour et à chérir son prochain, en suivant tout ensemble les préceptes et
l’exemple de Celui qui s’est rapproché le plus étroitement de notre coeur quand
il a embrassé dans son amour non-seulement le prochain, mais les hommes les
plus éloignés; si les saints livres écrits avant son avènement n’ont eu d’autre
objet que de le prédire, et que tout ce qui a été écrit depuis sous le sceau de
l’autorité divine a raconté Jésus-Christ et fait une loi de l’amour; il faut
évidemment rattacher à la charité, non-seulement la loi et les prophètes
contenus dans le double commandement [64] d’aimer Dieu et le prochain, où se
résumait toute l’Ecriture au moment où parlait Notre-Seigneur, et l’ensemble
des Ecritures postérieurement composées sous l’inspiration divine et confiées
au souvenir des âges.
L’Ancien
Testament est le symbole mystérieux du Nouveau; le Nouveau, la révélation
éclatante de l’Ancien. Les âmes charnelles qui comprennent matériellement ces
symboles, sont aujourd’hui, comme autrefois, esclaves d’une crainte coupable.
Dociles à la révélation, les âmes pures qui autrefois ont vu s’ouvrir devant
leurs pieuses investigations le sens caché des Ecritures ou qui aujourd’hui le
cherchent sans orgueil, de peur que le côté lumineux ne se change pour elles en
ténèbres, ont compris selon l’esprit et ont été affranchies parle don de la
charité. Or, l’envie est l’ennemie mortelle de la charité, l’orgueil, le
principe de l’envie. Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’Homme-Dieu, est donc tout
ensemble et la révélation de l’amour de Dieu pour les hommes et le modèle de
l’humilité ici-bas, afin de guérir notre orgueil démesuré par un remède plus
puissant encore. Quelle misère profonde que l’homme orgueilleux! mais quelle miséricorde
plus profonde encore qu’un Dieu humble ! Que la charité soit donc le principe
auquel se rattachent tous tes discours; dans toutes tes instructions, fais en
sorte que l’auditeur croie ce qu’il écoute, espère ce qu’il croit, et aime ce
qu’il espère.
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CHAPITRE V.
IL FAUT
EXAMINER AVEC SOIN LE MOTIF QUI DÉTERMINE LE CATÉCHUMÈNE A SE FAIRE CHRÉTIEN.
9.La juste
sévérité de Dieu, si propre à jeter dans les coeurs une impression salutaire de
terreur, doit servir aussi de fondement à l’édifice de la charité. Le bonheur
de se voir aimé par Celui que l’on craint doit inspirer la confiance de l’aimer
à son tour, et tout ensemble la honte de blesser sa tendresse, fût-on assuré de
l’impunité. Il n’arrive guère, ou plutôt il n’arrive jamais, qu’on prenne la
résolution de se faire chrétien sans avoir été touché de la crainte de Dieu. Veut-on embrasser le christianisme, comme l’unique moyen de plaire à ceux
dont on attend les faveurs, ou d’éviter la vengeance et les ressentiments de
ses ennemis? On aspire moins à devenir chrétien qu’à le paraître. La foi n’est
pas un hommage tout extérieur; c’est l’adhésion d’un esprit convaincu. Mais la
miséricorde divine touche souvent les esprits par le ministère du catéchiste;
elle fait naître, sous l’influence de sa parole, les sentiments dont ils
avaient résolu d’affecter les dehors : la droiture de leurs intentions doit
marquer pour nous l’instant où ils se présentent à nos instructions. Nous
ignorons sans doute l’heure où le catéchumène est présent de coeur comme il
l’est de corps; mais, cette intention ne fût-elle pas en lui, nous devons
tâcher d’y entraîner sa volonté : existât-elle en germe, nos efforts pour la
développer ne seraient pas superflus, encore que nous ne sussions ni la circonstance
ni l’instant où elle a été conçue. Le moyen le plus simple, quand il est praticable,
serait de s’éclairer, dans l’entourage du catéchumène, de ses dispositions
secrètes et des motifs qui le déterminent à embrasser la religion. Si cette
source de renseignements nous est interdite, interrogeons-le lui-même, afin de
prendre dans ses réponses le point de départ de nos instructions. Se
présente-t-il dans le but tout hypocrite de servir ses intérêts ou de les
sauvegarder ? Il mentira; or, c’est de ce mensonge même qu’il nous faut partir,
non pour le réfuter comme s’il était évident, mais pour en prendre occasion
d’approuver, sans songer à la sincérité ou à l’hypocrisie de ses paroles, et de
faire ressortir la beauté du motif qu’il nous présente, afin de lui inspirer le
désir d’être réellement ce qu’il veut paraître. Allègue-t-il un motif
incompatible avec les sentiments dont doit être pénétré un esprit qui veut
embrasser la foi chrétienne? Représente-lui doucement son erreur, comme si elle
venait de l’ignorance et du défaut d’instruction; montre-lui quelle est la
véritable foi du christianisme avec une précision énergique, afin d’éviter le
danger d’anticiper sur une exposition complète ou de la faire à un esprit
encore mal disposé : par là tu réussiras peut-être à lui inspirer la résolution
que les préjugés ou l’hypocrisie l’empêchait de prendre.
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CHAPITRE VI.
LE CATÉCHISTE DOIT EMBRASSER DANS SES INSTRUCTIONS L’HISTOIRE DE L’ÉGLISE
DEPUIS LA CRÉATION JUSQU’À NOS JOURS.
10. S’il
répond qu’un avis du ciel, une terreur mystérieuse, lui a inspiré la résolution
de [65] devenir chrétien, la sollicitude de la Providence pour les hommes nous
fournira un début aussi naturel qu’attrayant. De ces miracles et de ces visions
surnaturelles, il faut ramener sa pensée aux principes plus infaillibles, aux
oracles plus sûrs des saints livres, en lui faisant sentir que c’est par un
effet de la miséricorde divine qu’il a reçu cet avis, avant d’avoir donné son
adhésion à l’Ecriture. Il est essentiel de lui représenter que le Seigneur, en
l’avertissant lui-même, en lui inspirant le désir d’embrasser le christianisme
et de devenir membre de l’Eglise, en l’instruisant enfin par des prodiges et
des révélations, n’a voulu que l’engager à suivre paisiblement la voie sûre que
lui traçait d’avance l’Ecriture : là, il apprendra moins à chercher des
miracles visibles qu’à espérer les merveilles qui échappent aux regards; ce ne
sera plus pendant son sommeil, mais les yeux ouverts, qu’il sera instruit.
Après ce début, il faut exposer l’histoire de l’Eglise, depuis la création, où
tout était bien (1) en sortant des mains de Dieu, jusqu’à nos jours; chaque
événement, chaque acte doit être rattaché à ses causes et par conséquent
aboutir à cette fin de la charité, qu’on ne doit jamais perdre de vue dans ses
actions, comme dans ses paroles. Si des grammairiens, dont la science égale la
réputation, essaient d’expliquer les mythes imaginés par les poètes, sans autre
dessein que d’amuser les esprits qui se repaissent de chimères, en leur
assignant un but pratique aussi frivole, il est vrai, et aussi favorable à la
curiosité mondaine que ces fictions elles-mêmes, quelles précautions ne
devons-nous pas prendre pour éviter que les vérités saintes, apparaissant dans nos
récits sans les principes qui les expliquent, n’inspirent plus qu’une croyance
fondée sur une jouissance de l’imagination ou sur une dangereuse curiosité?
Toutefois, gardons-nous de sacrifier la suite du récit au développement de ces
causes, en laissant notre enthousiasme et notre parole se perdre dans le dédale
d’une discussion trop abstraite : la vérité seule du raisonnement doit relier
les faits comme un fil d’or qui rassemble des pierres précieuses sans eu
troubler l’agencement par un éclat trop vif.
1. Gen. I.
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CHAPITRE VII.
PRÉMUNIR LE
CATÉCHUMÈNE CONTRE LES SCANDALES. ENSEIGNEMENT DE LA MORALE.
11. Le récit
achevé, il faut inculquer la foi au dogme de la résurrection. Sans cesser de
consulter la portée d’intelligence du catéchumène, non moins que le temps si
court dont nous disposons, il est essentiel de combattre les vains sarcasmes
des incrédules et d’établir le principe de la résurrection des corps, du
jugement dernier, favorable aux bons, terrible aux méchants, équitable pour
tous; puis, après avoir indiqué avec horreur et tremblement les supplices
réservés aux impies, célébrer en soupirant le royaume préparé aux justes et aux
fidèles, la cité céleste et son éternelle béatitude. Il faut alors prémunir et
fortifier la faiblesse humaine contre les tentations et les scandales qui se
produisent soit au dehors, soit au dedans de l’Eglise; je veux dire contre le
paganisme, le judaïsme, l’hérésie, au dehors; contre la paille qui couvre
l’aire du Seigneur, au dedans. Sans doute il serait déplacé de réfuter les
erreurs de toutes sortes et d’opposer une proposition contradictoire à chaque
hérésie; mais il faut montrer, autant que la circonstance le permet, que ces
scandales ont été prédits, que ces tentations servent à l’édification des
fidèles, et qu’on en trouve le remède dans la patience même dont Dieu nous
donne l’exemple en permettant à ces erreurs de se perpétuer jusqu’à la fin des
siècles.
Quand le
catéchumène est suffisamment armé contre les méchants dont la foule impie ne
remplit que matériellement les églises, il convient de lui exposer délicatement
et en raccourci les principes d’une vie pure et chrétienne. L’avarice,
l’ivrognerie, les jeux frauduleux, l’adultère, la fornication, le goût des
spectacles, les opérations de la magie, les enchantements, l’astrologie, les
secrets superstitieux autant que chimériques de la divination, pourraient le
séduire et l’entraîner par l’espoir de l’impunité, quand il verrait de
prétendus chrétiens aimer, pratiquer, justifier ces égarements et y engager les
autres par leurs conseils. Il faut donc lui montrer la fin réservée aux
malheureux qui persévèrent dans ces péchés, la raison qui les fait tolérer dans
l’Eglise, dont ils seront un jour retranchés, et cela, d’après le témoignage
même des saints [66] livres. Il faut aussi l’avertir qu’il trouvera dans
l’Eglise une foule de chrétiens éprouvés, véritables citoyens de la Jérusalem
céleste, du moment qu’il marchera sur leurs traces. En dernier lieu, il faut
lui recommander avec force de ne jamais fonder son espoir sur un homme; car un
homme ne peut guère découvrir les caractères de la sainteté dans un autre
homme; et, quand on le pourrait, on doit imiter les saints, en sachant bien que
notre sanctification ne vient pas d’eux, mais de celui-là même qui a sanctifié
nos propres modèles. Ce principe produira une
conséquence à laquelle on ne saurait attacher trop de prix. Celui qui nous écoute, ou plutôt qui
écoute Dieu par notre organe, ne sera point tenté, quand il deviendra plus vertueux
et plus instruit, et qu’il marchera avec ferveur dans les voies de
Jésus-Christ, d’attribuer ses progrès à notre influence ou à lui-même; il saura
s’aimer, ainsi que nous et les personnes qui lui sont chères, en Celui et par
Celui qui a répondu à sa haine par la tendresse, et a gagné son amour en le
justifiant. Tu n’as pas besoin sans doute de leçons pour apprendre à resserrer
ou à étendre tes développements, selon le temps plus ou moins long dont
l’auditoire et toi pouvez disposer; c’est un précepte que la nécessité seule
enseigne mieux que tous les maîtres.
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CHAPITRE
VIII.
MÉTHODE POUR INSTRUIRE LES PERSONNES ÉCLAIRÉES.
12. Voici un
point essentiel Quand une personne d’un esprit cultivé se présente à toi pour
se faire instruire, si elle est déterminée à embrasser le christianisme et
prêle à recevoir le baptême, elle a déjà, selon toute vraisemblance, acquis une
connaissance assez étendue de nos saintes lettres, et elle n’a d’autre
intention que de participer aux sacrements de I’Eglise. Ces personnes, en
effet, n’attendent pas le moment d’embrasser la foi pour s’instruire; elles
pèsent auparavant leurs motifs, et, chaque fois qu’elles trouvent un confident,
elles lui découvrent leurs pensées et leurs sentiments. Dans cette
circonstance, il faut être court; et, loin de s’appesantir sur les vérités
qu’elles connaissent, on doit les effleurer avec tact, en leur disant que nos
dogmes sont telle et telle vérité qui leur est sans doute familière. On expose ainsi, dans une énumération rapide, tous les principes qu’il
faudrait inculquer aux simples et aux ignorants. Grâce à celle méthode, un
homme éclairé ne se voit point enseigner, comme à l’école d’un maître, ce qu’il
sait déjà; et, en revanche, s’il ignore quelque chose, il l’apprend par la
revue même que nous avons l’air de faire de ses connaissances. Il ne sera point inutile de lui
demander quels motifs l’ont déterminé à se faire chrétien; si tu t’aperçois
qu’il a puisé ses convictions dans la lecture de livres canoniques ou
d’excellents traités, débute par l’éloge de ces ouvrages , en admirant, à des
degrés divers, l’autorité infaillible de l’Ecriture, et l’exactitude jointe à
l’élégance de ses interprètes; attache-toi à faire ressortir dans l’Ecriture
l’expression féconde, par sa simplicité même, des vérités les plus sublimes, et
dans les traités qu’elle inspire, selon le mérite de chaque auteur, une
éloquence d’un tour plus pompeux et plus orné, appropriée à l’orgueil et par là
même à la faiblesse des esprits. Il est important de lui faire dire quels ont
été ses auteurs favoris, les ouvrages qu’il a médités de préférence et qui
l’ont déterminé à embrasser le christianisme. Cet aveu obtenu , si nous avons
lu ces ouvrages ou que nous ayons appris, par la renommée dont ils jouissent
dans l’Eglise, qu’ils ont pour auteur un représentant illustre de la foi
catholique, empressons-nous de les approuver. Au contraire, est-il tombé sur
les ouvrages d’un hérétique, et, dans son ignorance des erreurs opposées à la
religion, s’y est-il arrêté comme à l’expression de la foi catholique, il faut
lui démontrer avec force la prééminence que mérite l’autorité de l’Eglise
universelle unie à celle des génies supérieurs qui, dans le domaine des vérités
qu’elle enseigne, ont brillé par leurs controverses et leurs écrits.
Reconnaissons
cependant que les auteurs mêmes qui sont morts dans la foi catholique, après
avoir légué à la postérité des ouvrages écrits sous l’inspiration chrétienne,
soit qu’ils aient été mal compris, soit qu’ils n’aient pas eu la vigueur
d’esprit nécessaire pour remonter aux principes les plus élevés, et pour
s’attacher à la vérité sans être dupes de la vraisemblance, ont laissé dans
certains passages des germes d’hérésie que des esprits aventureux et téméraires
ont développés. Il n’y a pas lieu de s’en étonner; l’Ecriture [67] même,
l’expression la plus pure de la vérité n’est pas à l’abri de ce péril. Que de
gens, non contents de mal interpréter la pensée de l’écrivain sacré ou
d’offenser le dogme, fautes qu’on pardonne aisément à la faiblesse humaine
quand on la voit disposée à les reconnaître, s’acharnent, s’acharnent avec une
opiniâtreté et un orgueil invincibles à justifier leurs méprises et leurs
erreurs, et, en rompant avec l’unité catholique, donnent naissance aux opinion
les plus dangereuses ! —Voilà les principes qu’il faut développer, dans une
conférence sans prétention, aux esprits qui s’élèvent au-dessus du vulgaire par
leur érudition et leurs lumières, quand ils aspirent à entrer dans la
société chrétienne ; on doit prendre le ton dogmatique, pour les préserver des
erreurs où entraîne la présomption, mais il ne faut le prendre que dans la
mesure même de l’humilité dont ils sont capables. Quant aux vérités qui
constituent la saine et pure doctrine, soit qu’on raconte, soit qu’on raisonne,
il faut toucher brièvement les points relatifs à la foi, à la morale, aux
tentations, en observant la méthode supérieure dont je viens de tracer les
règles.
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CHAPITRE IX.
COMMENT INSTRUIRE LES GRAMMAIRIENS ET LES ORATEURS. — DIEU N’ENTEND QUE
LE LANGAGE DU COEUR.
13. Il sort aussi des écoles si fréquentées du grammairien et du rhéteur
des catéchumènes, qui tiennent comme le milieu entre les ignorants et les
philosophes livrés aux spéculations les plus hautes de l’esprit humain. Quand
ces hommes, qui semblent avoir sur les autres la supériorité de l’éloquence, se
présentent pour recevoir le titre de chrétien, nous leur devons un avis moins
nécessaire aux gens sans éducation, celui de revêtir l’humilité chrétienne et
d’apprendre à ne plus regarder avec mépris ceux qui aiment mieux éviter les
fautes dans la conduite que dans le langage, et d’en venir à ne plus comparer à
la pureté du coeur la soup1esse d’une langue déliée, qui leur semblait un don
bien supérieur. Il faut surtout leur apprendre à goûter l’Écriture, de peur que
ce langage solide, sans emphase, ne les rebute; ils pourraient d’ailleurs
s’imaginer que les actions ou les paroles prêtées aux hommes dans ces livres sacrés,
ne cachent pas, sous une enveloppe sensible et sous un voile épais, un sens
profond qu’il faut dégager ; ils pourraient croire qu’il suffit d’entendre le
son des flots pour comprendre. Il faut aussi leur faire sentir que le sens
caché, d’où vient le mot mystère, et l’obscurité même des symboles, doublent
l’attrait de la vérité et dissipent le dégoût qu’inspirent les choses faciles,
en leur montrant par quelques exemples, qu’une vérité évidente qui laisse
froid, charme quand on la dégage d’une allégorie où elle était renfermée. Le
premier besoin de ces esprits est de savoir que la pensée l’emporte autant sur
la parole, que l’esprit sur le corps ; par conséquent qu’ils doivent préférer
dans les discours la vérité à l’éclat, comme ils doivent préférer dans un ami
le bon sens à la grâce des traits. Qu’ils sachent aussi que le langage du cœur est le
seul qui frappe l’oreille de Dieu . dès lors ils pourront s’apercevoir, sans
trouver matière à raillerie, que parfois les évêques et les ministres de
l’Église adressent à Dieu des prières entremêlées de barbarisme, de
solécisme, et même qu’ils ne comprennent pas ou comprennent vaguement les
termes dont ils se servent. Il convient sans doute de faire disparaître ces
fautes, ne fût-ce que pour permettre au peuple de répondre Amen avec
intelligence ; toutefois les esprits cultivés doivent avoir ici de
l’indulgence, car les désirs sont dans 1’Eglise ce qu’est l’éloquence au
barreau; et, quelque bon que puisse être le langage du barreau, il ne se
confondra jamais avec les bénédictions de l’Eglise. Quant au sacrement qu’ils
sollicitent, quelques mots suffisent pour leur en montrer la signification,
s’ils sont éclairés; mais, s’ils ont l’esprit un peu lourd, il faut recourir à
l’amplification, aux comparaisons, de peur qu’ils ne méprisent un mystère dont
ils ne verraient que la forme.
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CHAPITRE X.
DE L’ENNUI
ET DE SES CAUSES : PREMIER MOYEN D’ Y REMÉDIER.
14. Tu
attends peut-être ici un discours qui puisse te servir de modèle et où
j’applique les règles que je viens de te retracer. Avant de te satisfaire, dans
la mesure des forces que Dieu me donnera, je dois t’enseigner, selon ma
promesse, l’art difficile de charmer. Je m’étais engagé à formuler les règles
nécessaires pour instruire le catéchumène qui vient solliciter [68] le titre de
chrétien; j’ai rempli, je crois, mon engagement. Tu ne dois pas exiger de moi
comme une dette, que je joigne dans ce traité l’exemple à la théorie; si je le
fais, ce sera un surcroît; mais, puis-je donner le surcroît avant d’avoir payé
ma dette intégralement? Tu t’es plaint à moi d’un défaut d’élévation et de
chaleur qui, à t’entendre, gâtait toutes tes instructions aux catéchumènes. Je
suis convaincu que ce défaut ne tient ni au manque d’idées sur des sujets dont
tu possèdes à fond toutes les ressources, ni à la disette d’expressions; il
vient d’un secret ennui, provoqué par différentes causes.
D’abord nous
trouvons plus de charme et de beauté dans les muettes conceptions de notre
esprit, et, comme je l’ai déjà remarqué, nous avons de la répugnance à faire
passer notre idéal dans des sons qui ne le peignent qu’imparfaitement; puis,
lors même que nos expressions ne nous déplairaient pas, nous aimons mieux
écouter ou lire des discours qui sont plus beaux que les nôtres et ne nous
coûtent ni effort ni inquiétude, que d’improviser en appropriant notre langage
au goût d’autrui, sans savoir si nous réussirons à voir les paroles couler à
souhait ou produire sur les esprits une heureuse impression; d’ailleurs, comme
les notions qu’il faut inculquer aux esprits novices nous sont très-familières
et ne peuvent guère contribuer à notre avancement, nous nous voyons avec peine
obligés d’y revenir sans cesse : notre esprit, fier de ses petites forces, ne
trouve plus de charme à s’arrêter sur des vérités élémentaires et qui semblent
réservées à l’enfance. L’orateur est encore refroidi par l’air glacé d’un
auditeur qui reste immobile, soit parce qu’il ne ressent aucune émotion, soit
parce qu’il ne laisse pas voir dans son attitude que l’orateur l’éclaire ou le
touche. Sans être passionnés pour la gloire humaine, nous songeons que la
parole, dont nous sommes les ministres, est celle de Dieu ; plus nous aimons
notre auditeur, plus nous désirons le voir captivé par les vérités que nous lui
présentons pour le sauver; notre insuccès nous afflige, et, dans le cours même
de notre entretien, nous sentons notre ardeur s’affaiblir et s’éteindre, comme
si elle s’épuisait en efforts superflus. Il arrive encore qu’on nous arrache à
un devoir plus attrayant ou même plus impérieux que nous aurions aimé à
accomplir: la recommandation d’une personne à qui nous ne voulons pas déplaire,
une prière aussi pressante qu’impossible à décliner nous oblige à instruire un
catéchumène; nous entreprenons avec dépit une tâche qui exige le plus grand
sang-froid, en déplorant la nécessité où nous sommes d’interrompre la suite de
nos occupations et de ne pouvoir suffire à tout;ce malaise se communique à
notre discours, qui, sortant d’un fond aride de tristesse, ne peut jaillir avec
abondance. Enfin, c’est quelquefois au moment même qu’un scandale nous afflige
et nous consterne, que l’on vient nous dire: Voici une personne qui veut
embrasser le christianisme, viens l’entretenir. Quand on nous parle ainsi, on ne
connaît pas le chagrin intérieur qui nous dévore, et, si nous sommes réduits à
ne pas découvrir notre peine, nous entreprenons à contre-coeur de satisfaire au
désir exprimé; en passant par les replis d’un coeur sur lequel la tristesse
répand ses feux et ses vapeurs, la parole perd son éclat et sa grâce. Voilà les
causes de découragement qui troublent la sérénité de notre esprit : avec l’aide
de Dieu, nous devons chercher les moyens de les combattre, afin de voir notre
coeur s’épanouir, notre âme s’échauffer, et de mettre notre bonheur à remplir
en paix un devoir sacré: « Car Dieu aime celui qui donne avec joie (1)».
15.
Sommes-nous abattus, en songeant que l’auditeur est incapable de s’élever
jusqu’à nos conceptions, et que nous sommes réduits à quitter les crimes de la
pensée, pour nous appesantir sur les lentes expressions qui n’en sont qu’un
lointain reflet; à tirer de nos lèvres, sous la forme de périodes longues et
compliquées, une idée que l’intelligence saisit et dévore par une intuition
rapide? En voyant dans le langage une image si infidèle de la pensée,
aimerions-nous mieux nous taire que de parler ?Réfléchissons alors à l’exemple
que nous a laissé Celui dont nous devons suivre les traces (2): car, quel que
soit l’intervalle qui sépare le langage de l’intuition, il y a une différence
plus profonde encore entre la chair périssable et celui qui est égal à Dieu.
Or, « quoique étant dans la forme substantielle de Dieu, il s’est anéanti
lui-même, en prenant la figure d’un esclave… ; il s’est rendu obéissant jusqu’à
la mort de la croix (3) ». Pourquoi donc « s’est-il rendu
faible avec les faibles, sinon pour gagner les faibles(4) ? »
1. II Cor.
IX, 7.— 2. I Pet. II, 21.— 3. Phil. II, 6, 8.— 4. I Cor. IX, 22.
69
Ecoute son imitateur s’écrier ailleurs: « Soit que nous paraissions passer
les bornes en nous louant, c’est pour Dieu; soit que nous parlions de nous avec
modération, c’est pour vous. Car l’amour de Jésus-Christ nous presse,
considérant qu’un seul est mort pour tous (1)». Et comment aurait-il été prêt à se sacrifier pour les
âmes, s’il avait eu de la répugnance à se pencher vers leur oreille? Il s’est donc rendu petit parmi nous, comme une nourrice pleine de
tendresse pour ses enfants (2). Trouverait-on du plaisir à tronquer, à mutiler les
mots, si un pareil jargon n’était inspiré par la tendresse?
Cependant on est heureux de rencontrer un petit enfant pour babiller avec
lui. Une mère aime mieux triturer des aliments et les faire passer de sa bouche
dans celle de son enfant, que de se rassasier elle-même de mets plus
substantiels. Ayons donc toujours devant les yeux cette poule de l’Evangile,
qui cache ses petits sous ses plumes tremblantes et, d’une voix fatiguée,
rappelle sa bégayante couvée: malheur au poussin orgueilleux qui fuit ses tendres
ailes ! il devient la pâture des oiseaux de proie (3). L’élévation de la pensée
pure a sans doute un vif attrait: mais n’y a-t-il pas aussi un grand charme à
songer que, plus la charité sait s’abaisser avec complaisance, plus elle a de
force pour se répandre dans le coeur où la ramène le témoignage qu’on se rend
intérieurement, de n’aspirer qu’au salut éternel des âmes vers qui l’on
s’abaisse?
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CHAPITRE XI.
DEUXIÈME CAUSE D’ENNUI: MOYEN D’Y REMÉDIER.
16. Aimerions-nous mieux lire ou entendre des discours travaillés avec
soin, plus éloquents que les nôtres, et par suite, ne pouvons-nous sans une
certaine répugnance courir les hasards de l’improvisation? Si notre langage,
conforme au fond à la vérité, offre à l’auditeur quelques mots qui le blessent,
nous avons une ressource commode: c’est de lui apprendre à dédaigner un défaut
de netteté ou d’élégance dans les termes, quand ils sont assez clairs pour
rendre la pensée. Si au
contraire la faiblesse humaine nous égare loin de la vérité, quoiqu’on ne soit
guère exposé à ce péril sur le sentier battu qu’il faut suivre pour instruire
les catéchumènes; ne manquons pas
1. II Cor.
V, 13, 14. — 2. I Thess. II, 7. — 3. Matt. XXIII, 37.
de prévenir
l’impression fâcheuse que pourrait en concevoir l’auditeur; n’attribuons notre
méprise qu’à la volonté de Dieu, qui nous a mis à l’épreuve pour voir si nous
saurions reconnaître notre erreur avec calme, et pour nous empêcher d’être
entraînés dans une erreur plus dangereuse, en faisant notre apologie. Si notre
méprise n’a point été relevée, si elle a échappé à l’auditeur et à nous-mêmes,
il faut y être insensible à condition de l’éviter à l’avenir. Il arrive assez
souvent que, quand notre souvenir se reporte sur nos discours, nous y
découvrons quelque erreur, sans pouvoir nous dire quelle impression elle a
faite sur les esprits; la douleur est encore plus vive pour un coeur embrasé
par la charité, quand il sent qu’une pensée fausse a été accueillie avec
plaisir. Dans ce cas, cherchons l’occasion favorable de dissiper peu à peu chez
les autres l’erreur que nous nous sommes secrètement reprochée à nous-mêmes:
c’est notre parole, et non celle de Dieu, qui a égaré leur esprit. Si quelques
méchants, aveuglés par une jalousie insensée, « semeurs de discordes,
détracteurs, ennemis de Dieu», triomphent de nos méprises, voyons dans leur
joie une occasion d’exercer notre patience et notre charité, « parce que la
bonté divine veut aussi les conduire à la pénitence » : car qu’y a-t-il de plus
affreux, « de plus capable d’amasser sur nous un trésor de colère pour le jour
de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu (1)», que de
triompher, à l’exemple pernicieux de Satan, du mal d’autrui ? Parfois encore
nôs discours, quoique d’une justesse irréprochable, présentent certaines
vérités qui, faute d’être comprises, on parce qu’elles combattent des opinions
et des préjugés invétérés, ont un caractère de nouveauté qui déconcerte et
choque l’auditeur. S’il nous laisse voir son impression et qu’il consente à se
laisser guérir, prodiguons pour l’éclairer les témoignages et les
raisonnements; s’il cache son déplaisir et son impression, Dieu lui ouvrira
peut-être les yeux: mais s’il regimbe, et qu’il méprise nos avis, cherchons
notre consolation dans l’exemple du Seigneur qui, voyant les hommes trouver ses
paroles choquantes et étranges, s’adressa aux disciples fidèles et leur dit : «
Et vous, ne voulez-vous point aussi me quitter (2) ? » Nous devons nous attacher
à ce principe solide, indestructible,
1. Rom. I,
30; II, 4, 5. — 2. Jean, VI, 68.
70
qu’à la fin
des siècles la Jérusalem captive sera affranchie du joug de la Babylone
terrestre, et qu’aucun de ses enfants ne périra ; et en effet, tous ceux qui
périront ne seront pas ses enfants : car « le fondement que Dieu a posé demeure
ferme, tant cette parole pour sceau : Dieu connaît ceux qui lui appartiennent,
et tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur doivent s’éloigner de l’iniquité
(1) ».
Convaincus
de ces vérités, invoquant sans cesse au fond de notre coeur le nom de
Jésus-Christ, nous cesserons de calculer avec crainte l’effet que nos discours
peuvent produire sur des esprits ondoyants et divers; que dis-je? nous
supporterons avec joie les désagréments attachés à ce ministre de charité, si
nous le remplissons sans avoir la gloire humaine en vue: car le caractère des
oeuvres véritablement bonnes, c’est de sortir de la charité et d’y rentrer
comme dans leur principe et leur foyer. Quant aux lectures qui nous ravissent,
aux discours éloquents que nous voudrions entendre et dont l’inimitable
perfection, par les efforts mêmes que nous faisons pour la reproduire,
communique à nos paroles une froide monotonie, nous y trouverons un délassement
à nos travaux, et notre joie intérieure en doublera le prix nous prierons Dieu
avec une confiance nouvelle de nous faire entendre le langage que nous rêvons,
en consentant aveu joie à servir, selon nos forces, d’organe à sa parole; c’est
ainsi que « tout sert au bien de ceux qui aiment Dieu (2)».
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CHAPITRE
XII.
TROISIÈME CAUSE D’ENNUI : DES MOYENS D’Y REMÉDIER.
17. Si notre
ennui a pour cause l’obligation de revenir sans cesse sur des vérités communes
et à la portée des plus jeunes enfants, prenons pour le catéchumène un coeur de
frère, de père, de mère : la sympathie nous fera voir le lieu commun sous un
jour nouveau. Telle est en effet la puissance de la sympathie, qu’elle établit
entre les disciples et le maître une communauté de sentiments qui confond Leurs
coeurs en un seul: le disciple semble s’exprimer par la bouche du maître, et le
maître s’initier avec ses disciples aux vérités mêmes qu’il enseigne. N’est-ce
pas ce
1. II Tim.
II, 19. — 2. Rom. VIII, 28.
qui arrive,
quand nous montrons les monuments d’une ville, les sites d’une campagne, à un
ami qui ne les avait pas encore visités? La vivacité de son admiration ne
rajeunit-elle pas la nôtre pour des beautés à côté desquelles nous passions
avec indifférence ? Notre plaisir est d’autant plus vif que nous l’aimons
davantage: plus la sympathie est profonde, plus ces merveilles surannées
reprennent à nos yeux un air de nouveauté. Si donc nous consacrons nos lumières
et notre goût à empêcher nos amis de rester insensibles ou froids en face d’un
chef-d’oeuvre du génie de l’homme; si nous sommes enchantés de leur expliquer
le plan de l’artiste, et d’élever ainsi leur esprit jusqu’à la beauté et à
la grandeur des oeuvres du Créateur, fin suprême et féconde de l’amour;
notre enthousiasme ne doit-il pas redoubler, quand on vient apprendre à notre
école Celui qui est le but de toute notre science ? Un nouvel auditoire ne
doit-il pas raviver nos sentiments et nous communiquer une inspiration
originale qui ranime notre parole? Nous trouverions un nouveau motif
d’allégresse, en songeant à quelle erreur de mort l’homme doit s’arracher pour
arriver à la vie de la foi; La politesse nous fait traverser avec plaisir les
rues les plus fréquentées pour indiquer le chemin à une personne égarée ; quel
transport de joie ne devons-nous pas éprouver à parcourir dans la science du
salut les points mêmes que notre intérêt ne nous oblige pas à revoir, quand
nous avons à guider une âme infortunée, lasse des erreurs du monde, dans les
sentiers de la paix, et qu’il nous faut répondre a l’ordre de Celui qui nous
les a ouverts?
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CHAPITRE
XIII.
QUATRIÈME CAUSE D’ENNUI : MOYENS D’Y REMÉDIER. DE L’USAGE, ADOPTÉ DANS
CERTAINES ÉGLISES, D’ÉCOUTER ASSIS LA PAROLE DIVINE.
18. C’est
une rude tâche, je l’avoue, que d’aller jusqu’à la fin de son discours, quand
on a sous les yeux un auditeur immobile, impassible. Est-ce scrupule religieux
ou respect humain qui l’empêchent de manifester son approbation de la voix ou
du geste? Est-ce défaut -d’intelligence ou dédain? Comme nous ne pouvons lire
dans son coeur, il faut recourir à tous les moyens pour l’aimer, et percer en
quelque sorte la nuit où il s’enveloppe [71]. Refoule-t-il ses pensées en
1ui-même par excès de timidité? Il faut le rassurer par des paroles
affectueuses, encourager sa modestie en lui montrant une sympathie toute
fraternelle, l’interroger pour savoir s’il comprend, et lui donner assez de
confiance pour exposer franchement ses objections. Ne manquons pas non plus de
lui demander si ces vérités frappent pour la première fois son oreille, si
elles ont perdu à ses yeux l’intérêt de la nouveauté. Sa réponse nous guidera :
tantôt il faudra mettre plus de simplicité et de précision dans notre langage,
tantôt réfuter les opinions contraires; tantôt nous résumerons ce qu’il sait,
loin de nous livrer à d’inutiles développements, et nous choisirons des
paraboles, des événements symboliques, dont l’interprétation communiquera à
notre entretien une grâce attrayante. S’il manque d’imagination, s’il est
incapable de comprendre et de goûter ces beautés exquises, il ne reste plus
qu’à le souffrir avec patience; après avoir récapitulé brièvement nos dogmes,
il faut insister sur les points essentiels, l’unité catholique, les tentations,
la nécessité de se conduire en vue du jugement à venir, en le faisant trembler.
Enfin, consacrons plus de temps à parler à Dieu pour lui qu’à lui parler de
Dieu.
19. Il n’est
pas rare de voir un auditeur, qui semblait charmé au début, se lasser d’être
attentif ou de se tenir debout; il n’approuve plus, que dis-je? il se met à
bailler et témoigne involontairement l’envie qu’il a de se retirer. Dès qu’on
s’aperçoit de sa fatigue, on doit le récréer, soit en lui tenant quelques
propos d’un enjouement de bon ton, sans sortir du sujet, soit en lui faisant un
récit qui frappe son imagination ou touche sa sensibilité. Qu’on lui parle
surtout de lui-même, afin que l’intérêt personnel le tienne en éveil, sans
toutefois le blesser par quelque allusion offensante, ni quitter l’accent de
tendresse qui peut seul gagner son coeur. On pourrait encore soulager son
attention en lui offrant un siége, ou plutôt, il vaudrait mieux qu’il fût assis
dès le commencement, autant que la circonstance le permet. Je trouve fort sensé
l’usage adopté dans certaines églises d’outre-mer, où l’on voit assis l’évêque
qui parle et le peuple qui l’écoute : de la sorte, les personnes trop délicates
ne sont pas condamnées à relâcher leur attention et à en perdre les fruits,
même à se retirer. C’est déjà un inconvénient qu’un chrétien, quoique incorporé
à l’Eglise, soit contraint de quitter une assemblée nombreuse pour reprendre
ses forces; mais n’est-il pas cent fois plus fâcheux qu’un catéchumène, qui
doit être initié aux mystères, soit réduit à la nécessité impérieuse de se
retirer, pour ne pas tomber de faiblesse? La timidité l’empêche d’expliquer la
raison qui l’oblige à partir; ses forces épuisées ne lui permettent plus de
rester debout. Je parle par expérience: j’ai vu un homme de la campagne me
quitter au milieu de l’entretien, et sa conduite m’a révélé le péché que je
signale. Eh! n’y a-t-il pas un orgueil révoltant à ne pas laisser s’asseoir en
notre présence des hommes qui sont nos frères, que dis-je ? dont nous -
cherchons à nous faire des frères, et qui, à ce titre, doivent attendre de nous
une sollicitude plus empressée? Ne voyons-nous pas qu’une femme était assise en
écoutant le Seigneur dont les anges environnent le trône (1)? Si l’entretien
doit être court ou que le lieu ne permette guère dé s’asseoir, je le veux bien,
on écoutera debout: c’est qu’alors l’auditoire sera nombreux et qu’il ne
s’agira pas d’instruire un catéchumène. Mais il y a péril, je le répète, à
laisser debout une ou deux personnes qui viennent nous trouver pour s’initier à
la foi chrétienne.
Toutefois,
si nous n’avons pas pris cette précaution au début, et que nous apercevions des
signes d’ennui chez l’auditeur, il faut lui offrir aussitôt un siége, en le
pressant de s’asseoir, et lui adresser quelques paroles pour le récréer, ou
même dissiper le malaise qui avait troublé son attention. Dans l’incertitude où
nous sommes des motifs qui l’empêchent d’écouter, tenons-lui, dès qu’il est
assis, quelques propos enjoués ou pathétiques; pour l’arracher aux distractions
que lui causent les souvenirs du monde. De la sorte, si nous tombons juste sur
les pensées qui le préoccupent, elles disparaîtront pour ainsi dire devant une
accusation directe : si nous nous sommes trompés, quelques mots sur ces
préoccupations que nous sommes obligés de supposer en lui, par cela seul qu’ils
sont inattendus et interrompent la suite de l’entretien, piquent sa curiosité
et renouvellent son attention. Du reste, soyons brefs, puisque nous faisons une
digression, de peur que le remède ne soit pire que le mal
1. Luc, X,
39.
72
et
n’augmente la lassitude que nous avons dessein de combattre. Ayons soin dès
lors d’abréger; faisons entrevoir et pressons la fin de notre entretien.
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CHAPITRE
XIV.
CINQUIÈME ET SIXIÈME CAUSES D’ENNUI : DES MOYENS D’Y REMÉDIER.
20. Est-ce
le regret de ne pouvoir accomplir un devoir auquel tu t’appliquais, parce que
tu le regardais comme plus impérieux, qui cause ton découragement, et sens-tu
qu’un dépit secret répand sur tes instructions une teinte de tristesse? Nous
savons sans doute que dans tous nos rapports avec le prochain nous devons être
inspirés par la bonté et par la charité la plus pure; mais songe que ce
principe admis, nous sommes incapables de déterminer les actions qu’il est plus
utile d’accomplir, ou plus à propos de suspendre, de sacrifier même.
Impuissants à découvrir les mérites que nos obligés ont aux yeux de Dieu, nous
ne comprenons pas, nous conjecturons d’après les indices les plus obscurs et les
plus vagues, quels sont les services que nous devons leur rendre selon les
circonstances. Par conséquent, réglons la suite de nos actions selon la portée
de notre esprit. Si nous pouvons accomplir nos devoirs dans l’ordre même que
nous nous sommes tracé, applaudissons-nous de voir que nos projets ont été
conformes aux desseins de Dieu; survient-il une conjoncture qui dérange notre
plan de conduite? plions-nous à la circonstance au lieu de nous décourager, et
puisque Dieu a préféré un autre ordre, hâtons-nous de l’adopter. Dieu ne doit
pas suivre notre volonté, nous devons nous soumettre à la sienne. L’ordre que
nous prétendons suivre à notre gré ne peut être excellent qu’à la condition
d’être subordonné à un ordre supérieur. Pourquoi donc nous plaindre, faibles
mortels que nous sommes, d’être devancés par la sagesse de ce grand Dieu,
Notre-Seigneur tout-puissant, et vouloir tomber dans le désordre par le désir
même de nous attacher à l’ordre qu’il nous a plu d’adopter?
Le véritable
plan de conduite, c’est d’être résolu à ne jamais lutter contre la puissance de
Dieu, et de ne point se passionner pour accomplir un dessein conçu dans une
tête humaine : « Le coeur de l’homme conçoit bien des projets, les conseils de
Dieu seuls sont immuables et éternels (1)».
21. Notre
esprit troublé par quelque scandale ne peut-il trouver des paroles pleines de
calme et d’agrément? Concevons pour les âmes que Jésus-Christ a voulu sauver
par sa mort et délivrer au prix de tout son sang des fatales erreurs du monde,
une charité si vive que, si l’on vient nous avertir de l’arrivée d’un
catéchumène, à l’instant où nous sommes tout affligés, cette bonne nouvelle
serve à soulager notre douleur et à la dissiper; c’est ainsi que les plaisirs
du gain balancent le chagrin que causent les pertes. Un scandale nous afflige à
la vue ou à la pensée qu’une âme se perd ou entraîne dans sa perte les âmes
faibles; l’arrivée d’un catéchumène dont nous attendons quelque succès, doit
affaiblir les regrets que nous causent les âmes infidèles. Si la crainte de
voir notre prosélyte devenir fils de l’enfer (2) naît en nous à la pensée des
nombreux catéchumènes qui ont fini pardonner les scandales dont nous gémissons,
cette triste réflexion doit nous animer au lieu de nous abattre : elle doit
nous engager à avertir notre auditeur de ne point imiter ceux qui n’ont de
chrétien que le nom, de ne jamais se laisser entraîner, par leur nombre, à les
suivre ou à quitter Jésus-Christ pour leur plaire; enfin, de renoncer à entrer
avec eux dans l’Eglise de Dieu, s’il n’est pas résolu à ne jamais les prendre
pour modèles. Dans ces sortes d’exhortations, la parole qu’anime une douleur
encore cuisante, acquiert, je ne sais comment, une vivacité nouvelle : loin
d’être froids, nous développons avec verve et enthousiasme un sujet que nous
aurions traité d’un ton monotone et languissant, si nous avions été plus
calmes; et c’est un bonheur pour nous d’avoir pu trouver l’occasion de faire
servir à l’édification des âmes nos sentiments personnels.
Avons-nous
commis une erreur, une faute même qui nous accable de douleur? Songeons « qu’un
coeur contrit est un sacrifice agréable à Dieu (3)»; songeons surtout que « si
l’eau éteint le feu, l’aumône éteint le péché (4)». et que « Dieu aime mieux la
miséricorde que le sacrifice (5) ». Qu’un incendie nous menace, nous savons
courir, aller chercher de l’eau
pour
l’éteindre, ou remercier les voisins qui nous en apportent. De même, quand le
péché
1. Prov.
XIX, 21. — 2. Matt. XXIII, 15. — 3. Psalm. L, 19.— 4. Eccli. III, 33.— 5.
Osée,V1, 6.
73
allume dans
notre coeur desséché un feu qui nous épouvante, applaudissons-nous de trouver
dans une oeuvre charitable, que l’occasion se présente d’accomplir, une source
assez abondante pour éteindre l’incendie qui nous consume. Nous ne pousserons
pas, j’imagine, la folie jusqu’à croire que le pain avec lequel nous apaisons
la faim d’un pauvre, aurait plus
de vertu
pour relever notre courage que la parole même de Dieu, distribuée à un esprit
affamé de l’entendre. A supposer même qu’il n’y eût pas d’inconvénient à se
dispenser d’un devoir, d’ailleurs utile à remplir, nous aurions toujours le
tort de dédaigner le moyen qui nous est offert d’échapper au péril où notre
salut et non celui d’autrui, est malheureusement engagé. Ne connaissons-nous
pas cet arrêt terrible du Seigneur: « Serviteur méchant et paresseux, tu aurais
dû mettre mon argent entre les mains des banquiers (1)? » Quel serait donc
notre aveuglement, si la douleur de nos fautes nous entraînait dans une
nouvelle faute, celle de refuser le trésor du Seigneur à qui le demande avec
instance?
Voilà par
quelles réflexions on peut dissiper l’ennui avec tous ses nuages et se porter
tout entier à remplir les fonctions de catéchiste, Voilà comment on réussit à
faire doucement entrer dans les coeurs un enseignement qui découle avec autant
de facilité que de grâce des sources fécondes de la charité. Ce n’est pas moi
qui te tiens ce langage; c’est -plutôt l’amour qui nous l’adresse à tous, « cet
amour répandu jusqu’au fond de nos coeurs par d’Esprit-Saint qui nous a été
donné (2)».
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CHAPITRE XV.
NÉCESSITÉ D’APPROPRIER SON LANGAGE AUX CIRCONSTANCES ET AUX PERSONNES.
23. Je t’ai
fait une promesse et tu en réclames peut-être l’accomplissement, comme si
c’était une dette : il me faut prendre le rôle de catéchiste et composer un
entretien qui puisse te servir de modèle. Soit; mais figure-toi bien qu’un
écrivain qui compose dans son cabinet pour être lu, se place à un tout autre
point de vue que l’orateur qui parle devant un auditoire attentif; et pour
l’orateur, que de points de vue divers! Tantôt il donne des instructions en
particulier, sans témoins qui contrôlent son langage; tantôt il parle sous les
yeux d’une
1. Matt.
XXV, 26. — 2. Rom. V, 5.
assemblée
qui représente les goûts les plus divers. Parle-t-il en public? tantôt il
n’adresse ses instructions qu’à une seule personne, et l’assemblée ne fait que
le juger ou rendre témoignage à la vérité de ses paroles; tantôt l’auditoire
attend un discours qui s’adresse à tous indistinctement. Dans ce dernier cas,
la méthode doit encore changer selon que le public est pour ainsi dire réuni en
famille et n’attend qu’une conférence, ou qu’il est suspendu en silence aux
lèvres de l’orateur, parlant du haut d’une tribune. Et même alors, le ton doit
varier, si l’auditoire est plus ou moins nombreux, s’il est composé de savants
ou d’ignorants, de gens de la ville ou de la campagne, enfin, s’il représente
le peuple entier avec ses différentes classes. En effet, si l’orateur n’est pas
capable d’éprouver les émotions les plus diverses, son âme ne saurait se
peindre dans son discours ni sa parole exprimer des sentiments assez variés
pour répondre aux mille impressions que provoque la sympathie dans une foule
nombreuse.
Il n’est ici
question que d’initier à la foi des esprits novices : toutefois, je puis
t’assurer, d’après mon expérience personnelle, que je ressens une émotion toute
différente selon que je vois dans le catéchumène un savant, un ignorant, un
étranger, un concitoyen,un riche, un pauvre,un particulier,un magistrat;
dignité, famille, âge, sexe, système philosophique, font autant d’impressions
sur mon coeur, et, sous l’empire du sentiment que j’éprouve, mon discours
commence, se continue et s’achève. On doit à tous une égale charité; mais ce
n’est pas une raison pour appliquer à tous le même remède. La charité sait
enfanter les uns et se rendre faible avec les autres; elle travaille à édifier
ceux-ci, elle a peur d’offenser ceux-là; tantôt elle s’abaisse, tantôt elle
s’élève, tour à tour indulgente et sévère, jamais ennemie, toujours maternelle.
Quand on n’a point éprouvé ces mouvements de la charité, on croit que notre
bonheur est attaché au faible talent qui nous vaut les éloges de la multitude
et les douces émotions de la gloire. Mais que Dieu, en « présence duquel
montent les gémissements des captifs (1) », voie notre humilité et nos peines,
et qu’il nous remette tous nos péchés (2). Si ma parole a eu pour toi quelque
agrément, si elle t’a inspiré le désir d’apprendre de moi quelques règles pour
vivifier tes discours, je te
1. Psal.
LXXVIII, 11. — 2. Psal. XXIV, 18.
74
le répète,
tu aurais été plus vite initié à ces secrets en me voyant exercer les fonctions
de catéchiste qu’en me lisant.
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CHAPITRE
XVI.
DISCOURS QUE L’ON PEUT TENIR A UN CATÉCHUMÈNE. EXORDE TIRÉ DE LA RÉSOLUTION
QU’A PRISE L’AUDITEUR D’EMBRASSER LA FOI CHRÉTIENNE POUR TROUVER ENFIN LA PAIX
: LES HONNEURS, LES RICHESSES, LES PLAISIRS, LES SPECTACLES, NE FONT QUE
TROUBLER LE COEUR.
24. Je
suppose donc qu’un homme d’un esprit ordinaire, habitant la ville, tel que tu
dois en rencontrer beaucoup à Carthage, vienne te trouver dans l’intention de
se faire chrétien. Tu lui demandes s’il a pris cette résolution pour jouir de
quelque avantage temporel, ou pour goûter la paix qui nous est promise dans
l’autre vie; il répond qu’il n’aspire qu’à la paix éternelle; tu peux alors lui
tenir à peu près ce discours :
Grâces
soient rendues à Dieu, mon frère je te félicite d’avoir eu le bonheur de songer
à t’assurer un port au milieu des orages si terribles et si dangereux du monde.
On se dévoue ici-bas aux plus rudes fatigues pour trouver le repos et la
sécurité, mais les passions ne permettent pas d’y atteindre. On veut en effet
goûter le repos au sein des choses agitées et passagères, et comme le temps les
emporte avec lui, la crainte et les regrets troublent le coeur et ne lui
laissent aucun moment de calme. L’homme veut-il se reposer au scindes
richesses? elles lui donnent plus d’orgueil que de tranquillité. Que de gens,
comme nous l’apprend l’expérience; perdent tout à coup leur fortune ou trouvent
la mort, soit en courant après les richesses, soit en voulant défendre leurs
trésors contre lui rival plus avare! Lors même que la richesse serait fidèle à
l’homme toute sa vie et ne quitterait pas son avide possesseur , il faudrait
bien qu’il la quitte en mourant. Et quelle est donc la durée de la vie,même
quand on atteint la vieillesse ? Désirer la vieillesse, n’est-ce pas désirer
une longue maladie ? Quant aux honneurs du monde, qu’impliquent-ils sinon
l’orgueil, la vanité, la ruine du salut ? C’est en ce sens que la sainte
Ecriture nous dit : « Toute chair est semblable à l’herbe des champs, et la
gloire de l’homme est semblable à la fleur d’une herbe: l’herbe se dessèche, la
fleur tombe, «la parole de Dieu seule demeure éternellement (1) ». Ainsi,
quiconque aspire au bonheur et à la paix inaltérable, doit se détacher des
biens passagers et périssables du monde pour ne mettre espoir que dans la
parole de Dieu : en s’attachant à l’Etre qui demeure éternellement, il
participera à son immutabilité.
25. D’autres
ne songent ni à s’enrichir, ni à briguer le vain éclat des honneurs; ils
mettent leur félicité et leur repos à hanter les tavernes ou les maisons de
débauche, à fréquenter les théâtres et à jouir de ces représentations frivoles
qu’on leur donné gratuitement dans les grandes villes. La passion du luxe
triomphe vite de leur pauvreté; et, de la misère ils tombent dans le vol, la
rapine ou même le brigandage. Ils se trouvent tout à coup en proie à des
craintes mortelles : naguère encore ils chantaient dans la taverne, maintenant
ils ne rêvent plus que torture et prison. Quant à la passion des spectacles,
elle les change en démons : ils encouragent à grands cris les gladiateurs à se
tuer réciproquement; si le sang ne coule pas, ils font naître dans leur coeur
des sentiments de rivalité et un ardent désir de plaire à un peuple en délire.
S’aperçoivent-ils que les combattants sont de connivence, ils- s’indignent, ils
s’écrient qu’on doit les frapper de verges, comme s’ils étaient coupables de
collusion; ils condamnent le magistrat, né pour venger la justice, à ordonner
cette injustice révoltante. Savent-ils au contraire qu’une haine
irréconciliable divise les comédiens et les danseurs, les cochers et les
dompteurs d’animaux, et tous les malheureux qu’ils engagent dans des luttes à
outrance contre leurs semblables ou les bêtes sauvages? plus ils voient les
concurrents animés de sentiments hostiles, plus ils leur témoignent de faveur
et d’enthousiasme; ils applaudissent à la fureur de la lutte et provoquent les
applaudissements; ils se communiquent leur délire, plus insensés encore que les
victimes insensées dont ils stimulent l’aveugle courage : la folie fait tout le
charme du spectacle. La paix d’un esprit sain pourrait-elle donc remplir un
coeur qui se repaît de querelles et de discorde ? La santé n’est-elle pas
toujours en rapport avec les aliments?
Enfin,
quelque soit le charme attaché à ces joies, si on peut appeler ainsi des joies
insensées, que faut-il pour nous rendre insensibles à l’orgueil des richesses,
à l’éclat éblouissant
1. Is. XL,
6-8.
des hommes,
aux plaisirs ruineux des tavernes, aux luttes sanglantes du théâtre, à la
débauche, à l’obscénité des bains publics? Une fièvre légère nous dérobe ces
joies, telles qu’elles, et suffit pour saper, même avant la mort, notre
prétendue félicité : il ne nous reste qu’un coeur vide et gangrené. qu’attend
la justice du Dieu dont il a dédaigné la protection, la sévérité du Maître en
qui il n’a pas voulu chercher ni aimer un Père tendre.
Pour toi,
mon frère, qui cherches le repos promis aux chrétiens après la mort, tu
commenceras à en goûter la douceur dès ici-bas, au sein même des soucis les
plus amers de la vie, si tu t’attaches avec amour aux préceptes de Celui qui
l’a promis. Tu ne tarderas pas à sentir que les fruits de la justice sont plus
doux que ceux de l’iniquité et qu’une conscience pure au milieu des chagrins
inspire une joie plus réelle: et plus vive qu’une conscience bourrelée au
milieu des voluptés: ce ne sont point en effet les avantages temporels qui
t’engagent à entrer dans l’Église de Dieu ».
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CHAPITRE
XVII.
CONDAMNATION DE CEUX QUI EMBRASSENT LA FOI EN VUE D’UN INTÊRET HUMAIN. — LE
REPOS ÉTERNEL, BUT DU VRAI CHRÉTIEN. — EXPOSITION DES DOGMES, ET D’ABORD DE
L’INCARNATION.
26. Il se
rencontre en effet des gens qui embrassent le christianisme pour se concilier
certains personnages dont ils attendent des avantages temporels, ou pour éviter
de déplaire à des protecteurs puissants. Ce sont de faux chrétiens: l’Eglise
les supporte pour un temps comme l’aire garde la paille, jusqu’au jour où le vanneur
en sépare le grain ; mais s’ils ne se corrigent pas, s’ils ne songent pas à
n’avoir en vue dans le christianisme que le repos à venir, ils seront un jour
séparés du bon grain. Qu’ils ne se flattent pas d’être gardés dans l’aire avec
le pur froment de Dieu : loin d’être admis dans le grenier céleste, ils iront
dans le feu auquel les destinent leurs péchés (1). D’autres, quoique animés
d’une espérance plus noble, ne laissent pas de courir un danger aussi grave ;
je veux parler de ceux qui, ayant la crainte de Dieu et ne songeant ni à se
jouer du nom de chrétien, ni à se couvrir du masque de l’hypocrisie pour entrer
dans l’Eglise; attendent le bonheur dès ici-bas: ils voudraient jouir sur la
terre d’une
1. Matt.
III, 12.
prospérité
plus brillante que ceux qui ne rendent à Dieu aucun hommage; aussi l’exemple de
quelques impies,élevés,malgré leurs crimes, à un degré de gloire et de
puissance humaines qu’ils ne peuvent atteindre ou dont-ils se voient
précipités, trouble leur imagination, comme Si leur piété ne produisait aucun
fruit, et fait chanceler leur foi.
27. Aspirer
à devenir chrétien, en vue du bonheur sans fin et de l’inaltérable repos qui
est promis aux saints après la mort, sans autre but que d’entrer dans le
royaume éternel avec Jésus-Christ et de ne point aller avec Satan au feu
éternel (1), voilà le vrai chrétien, vigilant dans les tentations, afin de
n’être jamais ni corrompu parla prospérité, ni abattu par les revers; toujours
tempérant et maître de lui-même au sein des félicités de ce monde, ferme et
résigné dans les tribulations. En avançant dans la pratiqué de la vertu, il
finira par aimer Dieu plus: encore qu’il ne craint l’enfer, et si Dieu venait à
lui dire : « Jouis éternellement des plaisirs de la chair, pèche en liberté,
sans craindre la mort ni le feu éternel, à la seule condition de n’habiter
jamais avec moi » ; il reculerait d’horreur et s’abstiendrait du péché, moins
pour éviter la peine qu’il redoute que pour ne pas offenser Celui qu’il aime,
l’Etre en qui seul réside ce repos « que l’oeil de l’homme n’a point vu, que
son oreille n’a point entendu, que son coeur n’a point compris, et que Dieu a
préparé à ceux qui l’aiment (2) ».
28. Ce repos
est marqué fort clairement dans l’Ecriture, qui nous apprend que Dieu, à
l’origine du monde, quand il créa le ciel et la terre avec tout ce qu’ils
renferment, travailla pendant six jours et se reposa le septième (3). Dans sa
toute-puissance, Dieu n’avait besoin que d’un instant pour tout créer. Or, il
n’a pas travaillé pour rentrer ensuite dans le repos, lui qui « a dit, et tout
a été fait, a ordonné, et tout est sorti du néant (4)»; mais pour nous révéler
que, les six âges du monde écoulés, il consacrerait le septième au repos avec
ses saints, comme il y avait déjà consacré le septième jour, En effet, les
saints trouveront le repos au sein du Dieu qu’ils ont servi par les bonnes
oeuvres qu’il a lui-même opérées en eux, puisque c’est lui qui appelle, qui
choisit; remet les fautes passées et justifie les
1. Matt.
XIV, 34, 41, 46. — 2. I Cor. II, 9. — 3. Gen. I et II, 1-3 — 4. Psalm. CXLVIII,
5.
76
pécheurs. Si
donc on a raison de dire que Dieu agit dans le coeur de ceux qui
n’accomplissent le bien que par un don de sa grâce, on doit également dire
qu’il se repose avec les bienheureux qui goûtent le repos dans son sein : pour
lui, en effet, il est étranger à la fatigue et n’a pas besoin de mettre un
terme à ses travaux. C’est par son Verbe qu’il a tout créé, et le Verbe est
Jésus-Christ lui-même, en qui les anges et les purs esprits du ciel se reposent
et goûtent le silence de la sainteté. Déchu par sa faute, l’homme a perdu la
paix qu’il devait au Verbe divin et la recouvre par les mérites du Verbe fait
homme: aussi, est-ce au moment marqué dans ses desseins éternels, que le Verbe
s’est fait homme et est né d’une femme, sans que la corruption de la chair pût
atteindre Celui qui devait la purifier. Les saints de l’Ancien Testament ont
été instruits de sa venue par les révélations du Saint-Esprit et l’ont
annoncée: ils ont été sauvés en croyant qu’il viendrait, comme nous le sommes
en croyant qu’il est venu; ils nous ont ainsi appris à aimer Dieu, qui a poussé
l’amour pour nous jusqu’à envoyer son Fils unique revêtir la bassesse de notre
humanité, et se sacrifier pour les pécheurs de la main des pécheurs mêmes. Et
en effet, dès les temps les plus reculés, ce mystère nous est continuellement
révélé dans sa profondeur par des figures et des prophéties.
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CHAPITRE
XVIII.
CRÉATION DU MONDE. — PÉCHÉ ORIGINEL.
29. Le Dieu
tout-puissant, bon, juste et miséricordieux, a imprimé le caractère de la bonté
à toutes ses oeuvres, quelle que soit leur grandeur ou leur petitesse, à tous
les points de l’espace. Après avoir créé le ciel, la terre, la mer; au ciel, le
soleil, la lune et tous les astres; sur la terre et dans la mer, les plantes et
les diverses espèces d’êtres qui les peuplent; en un mot, le monde des corps et
des choses visibles, il a créé les choses invisibles, comme les principes de
vie qui animent les corps; puis il a fait l’homme à son image : il a voulu que
de même qu’il exerçait par sa toute-puissance un souverain empire sur
l’ensemble de la création, l’homme commandât à la terre et aux êtres qu’elle
renferme par le privilège de son intelligence qui le rend capable de connaître
et d’adorer son Créateur. lia aussi créé à l’homme une compagne: ce n’était pas
pour les unir par le lien de la concupiscence, puisque, avant d’être soumis à
la mort, qui n’est que le châtiment du péché, leur corps était étranger à toute
corruption; son but était de donner à l’homme dans la femme un sujet de se
glorifier, en la guidant vers Dieu et en s’offrant à elle comme un miroir de
sainteté et de piété, au même titre qu’il faisait lui-même la gloire de Dieu,
en obéissant aux inspirations de sa sagesse.
30. Il les
plaça dans un séjour de félicité inaltérable, appelé Paradis dans l’Ecriture,
en leur imposant un commandement: s’ils l’observaient fidèlement, ils devaient
jouir du bonheur de l’immortalité; s’ils le transgressaient, la mort les
attendait comme châtiment de leur faute. Dans sa prescience, Dieu voyait bien
qu’ils pécheraient : cependant, comme il est le principe et l’auteur de tout
bien, il choisit pour les créer le moment où il créa les animaux, afin de
multiplier sur la terre les trésors de bonté qui conviennent à ce séjour : car,
même après le péché, l’homme est encore supérieur à la bête. Quant au précepte
qu’ils ne devaient pas observer, il aima mieux le leur donner, afin de leur
enlever toute excuse quand il ferait peser sur eux sa justice. Quelles que
soient les actions de l’homme, Dieu y fait toujours éclater sa gloire par la
justice des récompenses, si elles sont bonnes, par la justice des châtiments,
si elles sont criminelles; enfin, par les bienfaits de sa miséricorde, si le
pécheur reconnaît sa faute et retourne au bien. Pourquoi donc n’aurait-il pas
créé l’homme, tout en prévoyant sa faute, puisqu’il devait le couronner dans sa
victoire, le soumettre à l’ordre dans sa chute, le soutenir dans ses efforts
pour se relever, tour à tour bon, juste, clément, et toujours plein de gloire?
D’ailleurs ne prévoyait-il pas que de cette tige de mort sortiraient un jour
des saints qui rendraient gloire à leur Créateur sans y prétendre pour
eux-mêmes, et qui, affranchis par la piété de toute souillure, mériteraient de
vivre avec les saints anges d’une vie éternellement heureuse? Le don du libre
arbitre, que l’homme avait reçu pour servir Dieu, moins par une fatalité
humiliante que par un noble effort de sa volonté, avait été également accordé
aux anges. Par conséquent l’ange qui, dans son orgueil, s’est révolté contre
Dieu avec ses compagnons, et s’est changé [77] en Satan, s’est nui à lui-même
sans faire tort à Dieu : car Dieu a su faire rentrer dans l’ordre les esprits
rebelles, et leur châtiment est devenu une décoration pour les parties les plus
basses et les plus sombres de la création, par une loi où la justice la plus
sévère se joint à la plus merveilleuse harmonie. Satan n’a donc pu atteindre la
majesté divine, soit en se révoltant lui-même, soit en entraînant l’homme à la
mort par ses séductions: l’homme n’a pas été non plus capable d’altérer la
vérité, la puissance ou la félicité de son Créateur, en s’associant librement à
la désobéissance de sa femme, tombée la première dans les piéges du tentateur.
Condamnés par l’arrêt le plus équitable, la justice de leur châtiment a tourné
à la gloire de Dieu, comme l’humiliation de leur peine a tourné à leur honte.
Séparé de son Créateur, l’homme a été assujetti à Satan, son vainqueur, et
Satan a été pour l’homme revenu à son Créateur, l’ennemi qu’il fallait vaincre:
de la sorte, tous ceux qui suivront jusqu’à la fin les inspirations du
tentateur, iront avec lui au feu éternel; tous ceux qui s’humilieront en
l’honneur de Dieu et triompheront du tentateur avec le secours de la grâce,
obtiendront une récompense éternelle.
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CHAPITRE
XIX.
MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS DANS L’ÉGLISE. LES ACTES COMME LES PAROLES
DES SAINTS QUI ONT PRÉCÉDÉ JÉSUS-CHRIST, ONT UN CARACTÈRE PROPHÉTIQUE.
31. N’allons
pas nous troubler en voyant le grand nombre suivre les inspirations de Satan,
tandis que le petit nombre obéit au Seigneur : entre la quantité du grain et
celle de la paille, il y a toujours une disproportion considérable; et, si un
gros tas de paille n’est point un embarras pour le laboureur, le nombre des
coupables n’est rien aux yeux de Celui qui connaît les moyens d’en faire
justice et d’empêcher le désordre de s’introduire dans son royaume et d’en troubler
l’harmonie. Qu’on ne se figure pas que Satan triomphe, parce que le nombre de
ses vainqueurs est inférieur à celui de ses victimes. Il existe deux cités,
établies à l’origine du inonde et qui dureront jusqu’à la fin des siècles,
celle des méchants et celle des justes : elles ne se distinguent aujourd’hui
que par l’esprit qui les anime; mais, au jour du jugement, elles seront
séparées de corps comme d’esprit. Les hommes enivrés d’orgueil, que travaille
l’ambition de régner sur le monde avec tout le faste et toute la pompe des
vanités humaines, forment une société étroite avec les démons qui sont animés
des mêmes passions et mettent également leur gloire à soumettre les hommes à
leur empire; quoique les biens du monde excitent souvent des luttes entre eux, ils
n’en éprouvent pas moins une égale ambition dont le poids les entraîne tous
dans le même abîme, où ils se trouvent associés par la ressemblance des
caractères et des crimes. Au contraire, les hommes et les purs esprits qui
oublient leur gloire pour ne chercher que celle de Dieu et qui s’attachent
humblement à lui, ne sont tous non plus qu’une seule société. Et cependant,
Dieu est plein de miséricorde et de patience pour les impies : il leur ménage
l’occasion de se repentir et de se corriger.
32. Quand Dieu
a fait périr les hommes par le déluge, à l’exception d’un seul juste qu’il
voulut sauver dans l’arche avec sa famille, il savait qu’aucun d’eux ne
reviendrait au bien; toutefois, pendant tout un siècle qu’on mit à bâtir
l’arche, il ne cessa de leur faire annoncer que sa colère allait éclater sur
eux (1) : s’ils s’étaient convertis, il leur aurait pardonné, comme il pardonna
plus tard à Ninive, après lui avoir annoncé sa destruction prochaine par la
bouche d’un prophète, en voyant cette grande cité faire pénitence (2). En
accordant aux pécheurs dont il prévoit l’endurcissement tout le temps de se
repentir, Dieu se propose d’exercer notre patience et nous en donne l’exemple;
cet exemple est d’autant plus propre à nous enseigner la condescendance envers les
pécheurs, que nous ignorons encore ce qu’ils deviendront, tandis que Dieu, pour
qui l’avenir n’a pas de secrets, leur fait grâce et leur laisse la vie.
Remarquons encore que l’arche de bois sur laquelle les justes échappèrent au
déluge, était la figure de l’Eglise que Jésus-Christ, son roi et son Dieu, a
placée, par le mystère de sa croix, au-dessus du gouffre où le monde
s’engloutit. Dieu, sans doute, n’ignorait pas que des justes sauvés dans
l’arche naîtrait une race coupable, qui couvrirait encore de ses iniquités la
face de la terre; il ne laissa pas de donner un exemple du jugement à venir, et
de représenter sous un symbole
1. Gen. VI,
VIII. — 2. Jonas, III.
78
la
délivrance future des justes par le mystère du bois sacré. Le déluge n’empêche
pas le vice de se multiplier sous toutes les formes de l’orgueil, de la
débauche et de l’impiété : après avoir abandonné son Créateur, l’homme ne
s’abaissa pas seulement jusqu’à adorer les créatures, l’ouvrage à la place de
l’ouvrier; il se dégrada au point de prostituer son culte aux oeuvres de la
main des hommes et aux créations de l’art, tour faire ressortir plus
honteusement encore le triomphe de Satan et des démons ils s’applaudissent en
effet d’être adorés sous de tels emblèmes, et perpétuent leur égarement en
entraînant l’homme à leur suite.
33. Dans ces
temps primitifs, il se rencontra toutefois des justes pour rendre à Dieu un
hommage pur et triompher de l’orgueil du tentateur; c’étaient des membres de la
cité sainte, guéris de la maladie de l’orgueil par l’humilité de leur roi,
Jésus-Christ, dont le Saint-Esprit leur avait révélé l’abaissement. Parmi eux
se distingue Abraham, pieux et fidèle serviteur que Dieu se choisit pour lui
révéler les mystères qui devaient s’accomplir en son Fils : sa foi a fait de
lui le père de tous les croyants, chez tous les peuples. De ce patriarche
sortit le peuple appelé à adorer l’unique et véritable Dieu, Créateur du ciel
et de la terre, pendant que le reste des nations se prosternerait servilement
devant les idoles et les démons. Ce peuple est une nouvelle figure plus
frappante encore de l’Eglise future : il renfermait une multitude toute
charnelle,.qui n’adorait Dieu qu’en vue de ses bienfaits temporels et visibles;
au milieu d’elle, quelques âmes songeaient seules au repos de l’éternité et
aspiraient à la céleste patrie: les prophéties apprenaient à celles-ci les
abaissements de Jésus-Christ, notre Roi et Seigneur. et la foi en ce mystère
les guérissait de l’orgueil dont elle dissipait toutes les fumées. Chez ces
saints personnages qui ont précédé la venue de Jésus-Christ, paroles, conduite,
mariage, postérité, en un mot, tous les actes de la vie renferment une
prophétie du temps où l’Eglise devait se former de tous les peuples par la foi
en la passion en Jésus-Christ. C’est par 1’entremise de ces patriarches et de
ces prophètes que le peuple d’Israël, nommé dans la suite le peuple Juif,
recevait et les bienfaits visibles que, dans ses désirs charnels, il implorait
du Seigneur, et les châtiments matériels destinés à l’épouvanter quelque temps,
et appropriés à sa dureté de coeur. Là encore on retrouve la figure des
mystères spirituels qui devaient s’accomplir dans le Christ et son Eglise : et
en réalité tous ces saints étaient membres de l’Eglise, quoiqu’ils eussent
précédé la naissance de Jésus-Christ selon la chair. Car, le Fils unique de
Dieu, le Verbe du Père, égal et co-éternel à son Père, par qui tout a été fait,
s’est incarné pour nous, afin d’être le chef de l’Eglise et comme la tête du
corps tout entier. Quand un homme naît en prenant d’abord la main, cet organe,
ne fait pas moins partie de l’ensemble, que domine la tête et à laquelle il est
subordonné : c’est la figure, telle que nous la retrouvons dans la naissance de
quelques patriarches (1): ainsi les saints qui ont paru sur la terre avant
Jésus-Christ, quoiqu’ils raient précédé, font partie du corps de l’Eglise dont
il est la tête, parce qu’ils sont nés sous sa dépendance.
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CHAPITRE XX.
SERVITUDE DES ISRAËLITES EN ÉGYPTE. — LEUR DELIVRANCE À TRAVERS LA MER ROUGE,
SYMBOLE DU BAPTÊME. — DE L’AGNEAU PASCAL, FIGURE DE LA PASSION DU CHRIST. — DU
DOIGT, DE DIEU. — DE JÉRUSALEM, COMME EMBLÈME DE LÀ CITÉ CÉLESTE.
34.
Transporté en Egypte, le peuple d’Israël fut soumis au joug d’un tyran farouche
; instruit à l’école des plus rudes souffrances, il chercha en Dieu son
libérateur. Dieu choisit dans son peuple même et fit paraître son pieux
serviteur Moïse qui, après avoir épouvanté les superstitieux Egyptiens par des
prodiges redoutables, accomplis au nom de la puissance divine, tira le peuple
de l’Egypte et lui fit traverser la mer Rouge: là, les eaux se séparèrent ,pour
ouvrir un passage aux Hébreux, tandis qu’elles se refermèrent sur les Egyptiens
qui poursuivaient les fugitifs, et les engloutirent. Ainsi, de même que le
déluge a effacé sur la terre les crimes des pécheurs qui ont péri dans les
flots, tandis que les justes trouvaient dans le bois un moyen de salut, de même
les eaux livrèrent passage au peuple de Dieu, à sa sortie d’Egypte, et
engloutirent ses ennemis. On retrouve, en effet, dans ce prodige, le bois
mystérieux: Moïse, pour opérer ce miracle, frappa les eaux de sa verge. Voilà
le symbole du baptême : les fidèles y passent à une nouvelle
1. Gen. XXV,
25.
79
vie, et
leurs péchés, comme autant d’ennemis, y demeurent anéantis. La passion de
Jésus-Christ a été plus clairement encore figurée chez ce peuple, lorsqu’il
reçut l’ordre d’immoler un agneau et de le manger, de frotter les portes de son
sang, et de célébrer chaque année ce mystère, sous le nom de pâque du Seigneur.
C’est de Jésus-Christ, en effet, qu’il a été si clairement prédit : « Il a été
conduit comme un agneau à l’immolation (1)». Tu dois imprimer aujourd’hui même
sur ton front, comme les Hébreux sur leurs portes, le signe de la passion et de
la croix: voilà pourquoi tous les chrétiens se signent.
35. De là le
peuple fut conduit dans le désert; il y erra pendant quarante ans et reçut la
loi gravée du doigt même de Dieu (2). Le mot doigt désigne ici le Saint-Esprit,
selon l’expression formelle de l’Evangile (3). Dieu n’est borné par aucune
enveloppe matérielle, et il ne faut pas se figurer qu’il y ait en lui comme en
nous des organes et des doigts; si donc le Saint-Esprit a été nommé le doigt de
Dieu, c’est parce que les dons divins sont distribués parle Saint-Esprit entre
tous les saints,et que ceux-ci ont des aptitudes diverses, sans toutefois
cesser d’être unis par la charité, comme les doigts, sans cesser d’appartenir à
un seul organe, offrent des divisions multipliées; du reste, que ce soit pour
cette raison ou pour une autre, cette expression ne doit jamais éveiller en
nous une idée sensible.
La loi était
gravée sur des tables de pierre, pour représenter cette dureté de coeur qui
devait empêcher le peuple d’en observer les commandements. Car, n’attendant du
Seigneur que des bienfaits temporels, il était esclave de la crainte charnelle
plutôt qu’il n’obéissait aux inspirations d’e la vraie charité; or, c’est la
charité seule qui peut accomplir les commandements. Aussi furent-ils courbés,
comme des esclaves, sous le joug de rites sans nombre qui devaient présider aux
repas, aux sacrifices. Toutes ces cérémonies sensibles étaient. sans doute un
symbole des mystères spirituels de Jésus-Christ et de son Eglise; mais quelques
saints en petit nombre découvraient seuls dans ces pratiques le sens caché qui
sauvait, et s’y soumettaient pour obéir aux exigences des temps: la multitude
les observait sans les comprendre.
1. Isaï, LIII,
7. — 2. Exod. I-XX, XXXII, XXXIV ; Num. XIV, 33 ; Deut. XXIX, 5. — 3. Luc, XI,
20.
36. Ce fut
ainsi qu’au milieu des prodiges de toute sorte, symboles de l’avenir devenus
aujourd’hui des réalités dans l’Eglise, et dont le récit nous entraînerait trop
loin; ce fut ainsi, dis-je, que le peuple parvint à la terre promise où il
devait fonder un empire temporel selon ses désirs grossiers: néanmoins ce
royaume terrestre, fut comme élevé sur le plan de la Jérusalem céleste. C’est
là, en effet, que fut fondée la célèbre cité de Dieu, Jérusalem, cité esclave
qui représentait la cité libre d’en haut (1), ou la céleste Jérusalem,
expression hébraïque qui signifie littéralement « vision de la paix ». Elle a
pour citoyens tous les hommes marqués du sceau de la sainteté, soit dans le
passé, soit dans le présent ou dans l’avenir, et tous les esprits purs qui,
fussent-ils au sommet de la hiérarchie céleste, s’empressent d’obéir à Dieu
avec un dévouement absolu, loin d’imiter l’orgueil impie de Satan et de ses
anges. Pour roi, elle a Notre-Seigneur Jésus-Christ : comme Verbe, il règne sur
les chefs même des anges; comme Verbe incarné, il domine sur les hommes qui
régneront avec lui dans une éternelle paix. Nulle figure plus frappante de sa
royauté n’a brillé dans le royaume terrestre d’Israël que David, de la race
duquel devait naître selon la chair le vrai monarque, Notre-Seigneur
Jésus-Christ, « qui est béni dans les siècles des siècles (2)». Mille
faits se sont accomplis dans la terre promise pour désigner l’avènement de
Jésus-Christ et de son Eglise: tu pourras les apprendre peu à peu dans les
saints livres.
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CHAPITRE
XXI.
CAPTIVITÉ DE BABYLONE. — LES JUIFS N’ONT JAMAIS DEPUIS RECOUVRÉ LEUR
INDÉPENDANCE NATIONALE.
37.
Plusieurs générations après David, Dieu fit voir en figure le mystère le plus
profond. La cité sainte fut réduite en captivité et la plupart de ses enfants
emmenés à Babylone. Or, si Jérusalem désigne la société formée par les saints,
Babylone qui, dit-on, signifie confusion, désigne la société formée par les
méchants. Nous avons déjà parlé de ces deux cités qui doivent subsister
ensemble à travers les vicissitudes des âges, depuis l’origine du monde jusqu’à
la fin des siècles, et au jour du jugement où elles seront à jamais séparées.
1. Gal. IV,
25, 26.— 2. Rom. IX, 5.
80
La partie de
Jérusalem et du peuple vouée à l’exil, reçut l’ordre du Seigneur de partir pour
Babylone, par la bouche de Jérémie, le prophète de cette époque.
Parmi les monarques
babyloniens , leurs maîtres, il s’en rencontra qui, frappés des miracles
accomplis à l’occasion des Israélites, reconnurent le vrai Dieu, l’unique
Créateur de toute créature, l’adorèrent et le firent adorer (1). Le Seigneur
commanda encore aux Israélites de prier pour ceux qui les retenaient en
captivité, de fonder l’espoir de leur tranquillité sur celle de leurs maîtres,
afin de pouvoir élever leurs familles, bâtir des maisons, planter des jardins
et des vignes. C’est après une période de 70 ans que Jérémie promit la fin de
la captivité (2). Or c’était là une allégorie qui désignait la soumission que
doit aux monarques du monde l’Eglise avec tous les saints, qui sont les
citoyens de la Jérusalem d’en haut: car, d’après la doctrine de l’Apôtre, « toute
personne doit être soumise aux puissances souveraines »; et plus loin : «
Rendez à chacun ce que vous lui devez, le tribut à qui vous devez le payer,
l’impôt, à qui doit le lever sur vous (3)». Et ainsi de tous les devoirs
auxquels nous sommes obligés envers les puissances humaines, sauf le culte que
nous devons à notre Dieu. Notre-Seigneur lui-même a voulu nous enseigner par
son exemple ces sages principes et n’a pas dédaigné de payer la capitation pour
sa personne (4), Les serviteurs chrétiens et les pieux fidèles doivent obéir à
leurs maîtres selon la chair avec autant de docilité que de dévouement (5); ils
les jugeront un jour, si leur iniquité ne se dément pas; ils régneront
fraternellement avec eux , s’ils se convertissent au vrai Dieu. C’est à tous
les chrétiens que s’adresse le commandement d’être soumis aux puissances de la
terre et du monde, jusqu’au moment, figuré par le terme de 70 ans, où l’Eglise
sera arrachée à la confusion du monde, comme Jérusalem fut affranchie de la
captivité de Babylone. La captivité de l’Eglise a aussi été cause que les rois
de la terre ont enfin abandonné les idoles au nom desquelles ils persécutaient
les chrétiens : ils ont reconnu, ils adorent le vrai Dieu et le souverain
Seigneur Jésus-Christ. Il faut également
1. Dan.
II-VI, XIV. — 2. Jér. XXV, XXIX. — 3. Rom. XIII, 1, 7. — 4. Matt. XVII, 26. —
5. Eph. VI, 5.
prier pour
eux, lors même qu’ils persécuteraient l’Eglise, comme nous le commande l’apôtre
Paul, qui s’exprime ainsi: « Je vous recommande avant tout de faire des
supplications, des prières, des demandes et des actions de grâces pour tous les
hommes, pour tous les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, afin
que nous menions une vie heureuse et tranquille en toute piété et honnêteté (1)
». Ce sont eux, en effet, qui ont donné à l’Eglise la paix et cette
tranquillité matérielle nécessaire pour bâtir des édifices spirituels, pour
féconder les jardins et les vignes du Seigneur. Vois plutôt: dans cet
entretien, j’édifie et je plante en ton âme, et ce travail s’accomplit dans
tout l’univers, grâce à la paix que nous donnent les rois chrétiens. « Vous
êtes le champ que Dieu cultive, dit encore l’Apôtre, et l’édifice que Dieu
bâtit (2)».
38. Au bout
de 70 ans, figure mystique de la fin des temps, le temple fut rebâti à
Jérusalem, afin de compléter la figure ; mais comme tous ces événements
n’étaient que des symboles, les Juifs ne purent jamais recouvrer ni paix solide
ni indépendance. Plus tard, ils furent vaincus par les Romains et soumis au
tribut. Du reste, à partir du moment où ils entrèrent dans la terre promise, et
quand ils eurent des chefs à leur tête, le Christ ne cessa d’être annoncé dans
une foule de prophéties, d’une clarté plus frappante encore que par le -passé,
de peur qu’ils ne crussent voir la pro. messe d’un Messie libérateur accomplie
dans la personne d’un de leurs rois. Outre David, dans le livre des Psaumes,
une foule de prophètes, pleins d’élévation et de sainteté, le prédirent jusqu’à
la captivité de Babylone. Durant la captivité, il parut encore des prophètes
qui annoncèrent la venue du Seigneur Jésus-Christ, libérateur du genre humain.
Lorsque le temple eût été reconstruit, après la période des 70 années, les
Juifs furent soumis par les rois étrangers à une tyrannie si effroyable, qu’ils
n’eurent pas de peine à sentir que le Libérateur n’avait pas encore paru: car,
ne comprenant pas que ce Libérateur n’affranchirait que les âmes, le désir de
la liberté charnelle leur faisait implorer sa venue.
1. I Tim.
II, 1, 2.— 2. I Cor. III, 9.
81
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CHAPITRE
XXII.
LES SIX ÉPOQUES DE L’HISTOIRE DU MONDE. — DE L’ESPRIT DU NOUVEAU TESTAMENT. —
NAISSANCE, VIE ET MORT DE JÉSUS-CHRIST.
39. Voici
donc les cinq premiers âges du monde : le premier s’étend d’Adam, le père du
genre humain, jusqu’à Noé et à la construction de l’arche (1) ; le second
s’étend de Noé à Abraham, le père de toutes les nations qui devaient imiter sa
foi (2): c’est du sang d’Abraham que devait sortir la race juive, la seule qui,
parmi tous les peuples du monde, avant la diffusion de la foi chrétienne, ait
adoré l’unique et véritable Dieu, et de qui devait naître selon la chair le
Messie Sauveur. Ces deux premières époques sont mises en relief dans l’Ancien
Testament; quant aux trois autres, l’Evangile même les distingue dans la
généalogie de Notre-Seigneur (3). Le troisième âge s’étend depuis Abraham
jusqu’au roi David; le quatrième, depuis David jusqu’à la captivité qui
transporta le peuple de Dieu à Babylone; le cinquième, depuis la transmigration
de Babylone jusqu’à l’avènement de Jésus-Christ; le sixième commence avec
Jésus-Christ. C’est dans ce dernier âge que la grâce toute spirituelle, connue
jusque-là d’un petit nombre de prophètes et de patriarches, devait être révélée
à toutes les nations, que les hommages rendus à Dieu devaient être
désintéressés; en d’autres termes, n’avoir plus pour but la
récompense matérielle d’un culte mercenaire et les
prospérités de la vie présente, mais la vie éternelle et la possession de Dieu;
enfin, c’est dans ce sixième âge que l’âme humaine devait être renouvelée à
l’image de Dieu, de même qu’au sixième jour l’homme avait été fait à son image
(4). Car la loi est remplie, quand ce n’est plus par passion pour les biens
temporels, mais par amour pour lé législateur, qu’on exécute tout ce qu’elle
commande. Et comment ne pas payer de retour le Dieu si juste et si
miséricordieux qui a le premier aimé les hommes, malgré leur injustice et leur
orgueil, au point de leur envoyer son Fils unique, par qui il avait tout créé?
Et ce Fils n’a-t-il pas, sans changer de nature, adopté l’humanité, revêtu la
chair, et consenti, non-seulement à vivre avec les hommes, mais encore à être
immolé par eux et pour eux?
40. En
promulguant le Nouveau Testament,
1. Gen. VI.
— 2. Ib. XVII, 4. — 3. Matt.I, 17. — 4. Gen. I, 27.
81
titre d’un
éternel héritage, Jésus-Christ renouvelait l’homme et lui enseignait à vivre,
avec le secours de la grâce, de la vie nouvelle de l’esprit; du même coup il
déclarait suranné l’Ancien Testament, sous la loi duquel un peuple grossier,
animé des instincts du vieil homme, à l’exception des patriarches, des
prophètes ou des saints inconnus qui comprenaient en petit nombre le sens caché
de l’Ecriture, ne connaissait que la vie des sens, n’attendait du Seigneur que
des récompenses matérielles, et les recevait en figure des biens spirituels.
Jésus-Christ fait homme a donc méprisé tous les biens d’ici-bas, afin de nous
apprendre le mépris que nous en devions faire, et s’est chargé des maux qu’il
nous engageait à supporter; par là il nous a montré qu’il ne fallait ni mettre
le bonheur dans les uns, ni craindre les autres comme une cause de malheur. Né
d’une Mère qui, quoique conservant toute sa vie la fleur de son intégrité, Vierge
quand elle conçoit, Vierge quand elle enfante, Vierge quand elle meurt, ne
laissait pas d’être la fiancée d’un charpentier, il a sans retour anéanti
l’orgueil attaché à la noblesse du sang. Né à Bethléem, la plus petite des
villes de Juda, et si faible qu’aujourd’hui même on l’appelle un hameau, il
nous a appris à ne plus tirer vanité de notre cité terrestre, quelle qu’en soit
la grandeur. Il a même voulu devenir pauvre, lui qui possède tout et qui a tout
créé, afin d’empêcher ceux qui croiraient en lui de s’enorgueillir des
richesses d’ici-bas. Il a refusé la royauté que lui offraient les hommes,
quoique la création entière publie sa royauté éternelle, parce qu’il montrait
le chemin de l’humilité aux malheureux que l’orgueil avait séparés de lui. Il
donne à tous les êtres les aliments et le breuvage; il est le pain des esprits
et la source où ils viennent se désaltérer. Et cependant, il s’est condamné à
la faim comme à la soif. Il a supporté les fatigues du voyage, et c’est lui qui
s’est fait notre voie pour nous conduire au ciel; il s’est tu, il a semblé
fermer les oreilles devant ceux qui l’outrageaient, et c’est lui qui a rendu
l’ouïe aux sourds et la parole aux muets; il a brisé les entraves du péché, et
il s’est laissé enchaîner; il a soustrait les malades aux aiguillons de la
douleur, et il a été flagellé; il a fini nos tourments, et il a enduré celui de
la croix; enfin il a ressuscité les morts, et il a voulu mourir. Mais il est
ressuscité pour ne [82] plus mourir, afin d’empêcher l’homme de mépriser la
mort en s’imaginant qu’il ne saurait plus revivre.
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CHAPITRE
XXIII.
DESCENTE DU SAINT-ESPRIT. — CONVERSIONS OPÉRÉES CHEZ LES JUIFS ET CHEZ LES
GENTILS.
41. Après
avoir affermi la foi chez ses disciples et s’être montré à eux pendant quarante
jours, Jésus-Christ monta au ciel en leur présence. Cinquante jours après la
Résurrection, il leur envoya, selon sa promesse, le Saint-Esprit, pour répandre
dans leur coeur la charité qui devait non-seulement alléger, mais encore faire
aimer l’accomplissement de la loi. Cette loi avait été donnée aux Juifs sous la
forme de dix commandements, ce qu’on appelle le Décalogue :- mais elle se
réduit à deux préceptes qui sont d’aimer Dieu de tout notre coeur, de toute
notre âme-, de tout notre esprit, et d’aimer notre prochain comme nous-mêmes.
Ces deux commandements renferment la Loi et les Prophètes, comme le Seigneur
l’a déclaré expressément dans l’Evangile (1), et l’a du reste prouvé par son
exemple. Cinquante jours après avoir célébré la pâque symbolique, immolé et
mangé l’agneau dont le sang marqua leurs portes comme gage de salut (2), le
peuple d’Israël reçut la loi gravée du doigt de Dieu (3), figure du
Saint-Esprit, comme nous l’avons déjà remarqué (4): de même, ce fut le cinquantième
jour après la passion de Notre-Seigneur, la véritable pâque, que le
Saint-Esprit fut envoyé aux disciples. Ici, plus de tables de pierre pour
figurer la dureté des coeurs : les disciples étaient tous assemblés en un même
lieu, à Jérusalem, quand on entendit soudain un bruit sourd venait du ciel,
semblable à celui d’un vent impétueux; et ils virent des langues de feu qui se
partagèrent et s’arrêtèrent sur chacun d’eux: puis ils commencèrent à parler
diverses langues. Tous les Juifs venus à Jérusalem des différents pays où ils
étaient dispersés et dont ils avaient appris la langue, reconnaissaient leur
idiome particulier dans le langage des disciples (5). Prêchant alors
Jésus-Christ avec tout l’enthousiasme de la foi, ils opéraient en son nom une
foule de prodiges, au point que Pierre, ayant passé
1. Matt.
XXII, 37, 40. — 2. Exod. XII. — 3. Id. XIX, XX. — 4. Ci-dessus, ch. XX, n. 35.
— 5. Act. II, 1-11.
près d’un
mort et l’ayant couvert de son ombre, le ressuscita (1).
42. A la vue des prodiges éclatants qui s’accomplissaient au nom de celui
qu’ils avaient crucifié, les uns par haine, les autres par erreur, les Juifs se
divisèrent : les uns s’acharnèrent à poursuivre les Apôtres qui l’annonçaient;
les. autres, étonnés de voir s’accomplir tant de merveilles au nom de Celui
qu’ils avaient tourné en dérision et dont ils se flattaient d’avoir consommé la
défaite et la ruine, se repentirent par milliers et crurent en lui. Ce
n’étaient plus ces Juifs qui demandaient à Dieu des prospérités mondaines et un
royaume temporel, ou qui attendaient dans le Messie un monarque glorieux selon
la chair : se plaçant au point de vue de l’éternité, ils comprenaient, ils
aimaient Celui qui s’était condamné à souffrir par eux et pour eux tant de
supplices dans le temps, qui avait effacé généreusement tous les crimes de leur
race, et, par l’exemple de sa résurrection, leur avait appris à attendre de lui
le don de l’immortalité. Ils mortifiaient donc en eux les désirs du vieil
homme, et dans leur enthousiasme pour la vie spirituelle dont ils avaient
jusqu’alors ignoré les merveilles, ils s’empressaient, selon le précepte
évangélique, de vendre ce qu’ils possédaient et d’en déposer le prix aux pieds
des Apôtres : ensuite on le distribuait à chacun selon ses besoins (2). Ils
vivaient dans l’union de la charité chrétienne: aucun ne considérait comme à
lui ce qu’il possédait; toutes choses étaient communes entre eux et ils ne
formaient qu’un coeur et qu’une âme (3). Leurs concitoyens ne tardèrent pas à
les persécuter, au mépris de la voix du sang, si puissante sur ces esprits
charnels, et les dispersèrent. Les chrétiens trouvèrent ainsi l’occasion de
propager au loin l’Evangile et d’imiter la patience de leur Maître : après
avoir souffert pour eux avec douceur, il les invitait à prendre un esprit de
douceur et à souffrir pour lui.
43. Parmi
les persécuteurs des chrétiens, Paul avait montré le plus d’acharnement. Appelé
à la foi et à l’apostolat, il reçut la mission d’annoncer l’Evangile aux
Gentils et souffrit pour le nom de Jésus-Christ plus de maux qu’il n’en avait
fait pour le combattre. En fondant des églises chez toutes les nations où il
semait la parole évangélique , il sentait
1. Act. V,
15. — 2. Id. II, 44, et IV, 34. — 3. Id. IV, 32-35.
bien que les
fidèles qui venaient de renoncer au culte des idoles et qui étaient peu initiés
encore à l’esprit de la religion, avaient de la peine à vendre et à distribuer
leurs biens pour ne servir que Dieu; aussi leur recommandait-il instamment
d’envoyer des offrandes aux chrétiens pauvres des- églises de Judée. D’après
les principes de l’Apôtre, les uns remplissaient le rôle de soldats, les autres
étaient chargés dans les provinces de solder leur paie. Il posait parmi eux
Jésus-Christ comme la principale pierre de l’angle, selon l’expression du
prophète (1), afin d’y rattacher, comme deux murailles opposées les Juifs et
les Gentils, et de les confondre dans une charité toute fraternelle. Dans la
suite, les peuples païens suscitèrent à 1’Eglise de Jésus-Christ des persécutions
à la fois plus fréquentes et plus cruelles, et l’on voyait de jour en jour
s’accomplir cette prédiction du Seigneur: « Voilà que je vous envoie comme des
brebis au milieu des loups (2) ».
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CHAPITRE
XXIV.
L’ÉGLISE EST UNE VIGNE QUI SE CHARGE DE BRANCHES ET QU’ON ÉMONDE. — LES
PRÉDICTIONS DÉJÀ ACCOMPLIES DOIVENT FAIRE CROIRE À CELLES QUI NE LE SONT PAS
ENCORE, SURTOUT À CELLE DU JUGEMENT DERNIER.
44. Or,
cette vigne merveilleuse, pour employer la comparaison des prophètes et du
Seigneur lui-même, dont les sarments chargés de fruits se multipliaient dans
tout l’univers, était d’autant plus féconde qu’elle était abondamment arrosée
du sang des martyrs. La multitude innombrable des victimes de la foi lassa les
princes persécuteurs ; leur orgueil fut abattu, ils se convertirent enfin à
Jésus-Christ et l’adorèrent. Il fallait encore que cette vigne fût émondée,
selon la prédiction plusieurs fois renouvelée du Seigneur, et qu’elle fût
débarrassée de toutes ses branches stériles (4), en d’autres termes, des
schismes et des hérésies provoquées dans le inonde, au nom de Jésus-Christ, par
des esprits superbes qui consultaient moins sa gloire que leur vanité, et dont
l’opposition, en ne cessant d’exercer l’Eglise , devait mettre à l’épreuve sa
doctrine et sa patience, et leur donner un nouveau lustre.
1. Psal.
CXVII, 22.Isaïe, XXVIII, 16. — 2. Matt. X, 16. — 3. Jean, XV, 2.
45. Ainsi
nous voyons l’accomplissement fidèle d’événements prédits tant d’années
auparavant. Si donc les miracles faisaient naître la foi chez les premiers
chrétiens et Suppléaient à cette preuve renfermée dans l’avenir;
l’accomplissement littéral des prédictions consignées dans les livres écrits
longtemps auparavant, et où l’on fait l’histoire de l’avenir comme s’il était
présent, doit servir à édifier notre foi et à nous faire croire, sans le plus
léger doute, aux vérités qui ne sont pas encore réalisées, en nous attachant
fermement à la parole du Seigneur. Bien des événements terribles se trouvent
encore prédits dans les Ecritures, entre autres, le dernier jour du jugement,
où les enfants de la double cité dont nous avons parlé, doivent ressusciter en
reprenant leur corps et venir rendre compte de leur vie au pied du tribunal de
Jésus-Christ. Car il viendra dans tout l’éclat de sa puissance, après avoir
daigné descendre sur la terre sous les humbles dehors de l’humanité; il fera le
discernement des bons et des méchants, soit que ceux-ci aient refusé de croire
en lui, soit qu’ils n’aient eu qu’une foi morte et stérile; il emmènera les
premiers avec lui dans son royaume éternel; un supplice éternel avec Satan
sera. le partage des autres. De même qu’aucune joie humaine ne peut même donner
l’idée des délices de la vie éternelle, réservée aux saints; de même il n’est
pas de tourments ici-bas qui puissent être comparés aux peines éternelles des
impies.
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CHAPITRE
XXV.
RÉSURRECTION. — MORT ÉTERNELLE EN ENFER. VIE ÉTERNELLE AU CIEL. — SE TENIR EN
GARDE CONTRE LES PAÏENS, LES JUIFS, LES HÉRÉTIQUES, ET MÊME LES MAUVAIS
CHRÉTIENS : FAIRE DES BONS SA SOCIÉTÉ, SANS METTRE EN EUX SES ESPÉRANCES.
46.
Appuie-toi donc fermement, ô mon frère, sur le nom et sur le bras de Celui en qui
tu crois, implore son secours contre les railleries des incrédules, dont le
diable emprunte la langue pour déverser un faux ridicule sur nos dogmes et en
particulier sur celui de la résurrection. Juge d’après toi-même, tu verras
qu’on peut revenir de la mort à la vie, quand on est passé du néant à
l’existence. Où était donc la matière de ton corps, la disposition harmonieuse
de tes membres, quelques [84] années avant d’être né ou d’avoir été conçu dans
le sein de ta mère ? Où était ton corps, dis-je, avec son volume et sa taille?
N’est-ce pas sous l’action invisible de Dieu qu’il s’est formé dans les
profondeurs de l’organisme, qu’il a vu le jour, et que selon le progrès
régulier des divers âges de la vie humaine, il a pris son développement et ses
proportions? Or, est-il bien difficile au Dieu qui, en un clin d’oeil,
amoncelle les nuages des bouts de l’horizon et obscurcit le ciel dans toute son
étendue, de rendre à ton corps la somme des éléments dont il était composé,
quand il a pu lui donner une forme qu’il n’avait pas? Crois donc avec une foi
inébranlable que les molécules qui semblent s’anéantir et disparaissent aux
regards de l’homme, subsistent indestructibles, inaltérables pour la
Toute-Puissance créatrice; que Dieu les recomposera quand il le voudra, sans
délai comme sans obstacle, dans la proportion que leur assignera sa justice.
Ainsi les âmes seront réunies aux organes avec lesquels elles ont agi, pour
rendre compte de leurs actes, et elles verront les corps qu’elles animaient,
selon leur mérite ou leur démérite, transformés en une substance incorruptible,
ou condamnés à une corruption physique qui, loin d’aboutir à la mort, fournira
matière à un éternel supplice.
47. Cherche
donc, mon frère, dans une foi inébranlable et dans une vie pure, le moyen
d’échapper à ces tourments où les bourreaux sont infatigables et les victimes
immortelles c’est pour elles une mort dont le terme recule sans cesse, que de
ne pouvoir mourir au milieu des souffrances. Attache-toi avec tout
l’enthousiasme de l’amour à la vie éternelle des saints, également étrangère
aux fatigués de l’action et à l’oisiveté du repos : là, on louera Dieu, sans
fin comme sans monotonie; plus de tristesse dans le coeur, plus de souffrances
dans le corps, plus de ces besoins qui forcent à invoquer le secours d’autrui
ou qu’on est heureux de soulager chez le prochain. Nous deviendrons, selon la
promesse du Seigneur et selon notre espoir, les égaux des anges de Dieu (1) et
nous leur serons associés pour jouir de la vision béatifique de la Trinité,
dont la grâce nous aide « à marcher ici-bas dans la foi (2) ». Nous croyons, en
effet, ce que nous ne voyons pas, afin d’arriver par les mérites de notre foi à
voir, à posséder ce
1. Luc, XX,
36.— 2. II Cor. V, 7
que nous
avons cru. Désormais, loin de bégayer dans le langage de la foi que le Père est
égal au Fils et au Saint-Esprit, que la Trinité est une, et que les trois
personnes ne sont qu’un Dieu, nous verrons ce mystère sans voile, et nous nous
perdrons avec transport dans une muette extase.
48. Grave
ces principes au fond de ton coeur et prie le Dieu auquel tu crois de te
protéger contre les pièges du Tentateur. Prends garde aux séductions, quelles
qu’elles soient, de cet ennemi dont la rage cherche à se soulager dans ses
supplices en multipliant les compagnons de ses tourments. Car il ose attaquer
les chrétiens, non-seulement par le ministère de ceux qui ont en horreur le nom
du Christ, qui se désolent de le voir dominer sur tout l’uni. vers et qui
voudraient s’affilier de nouveau au culte des idoles et aux mystères des démons
mais encore, de temps à autre, par l’organe de ces hommes dont nous venons de
parler et qui, pareils à des rameaux séparés du tronc, ont rompu avec l’unité
de l’Eglise et portent le titre d’hérétiques ou de schismatiques. Les Juifs,
sans doute, sont aussi pour lui des instruments dont il se sert parfois dans
ses essais d’attaques et de séductions; mais chacun doit se prémunir
principalement contre les assauts et les piéges de ces catholiques que l’Eglise
souffre dans son sein comme on souffre la paille sur l’aire jusqu’au moment de
ta vanner. Si le Ciel use de patience envers eux, c’est tout à la fois pour
exercer et pour affermir, à l’aide de leur méchanceté, la prudence et la foi de
ses élus, et parce que beaucoup d’entre eux s’améliorent, et, touchés de
compassion pour leur âme en vue de plaire à Dieu (1), se convertissent à lui
avec une vive ardeur. Non, tous n’abusent pas de la patience divine jusqu’à
s’amasser des trésors de colère pour le jour de la colère et du juste jugement
de Dieu; beaucoup, au contraire, sont amenés par la patience du Tout-Puissant à
l’heureuse douleur de là pénitence (2); et en attendant ils servent à exercer
non-seulement la patience, mais encore la compassion de ceux qui marchent dans
la droite voie.
Tu
rencontreras donc des ivrognes, des avares, des trompeurs, des joueurs, des
adultères, des fornicateurs, des hommes qui recourent à des remèdes impies, qui
s’abandonnent aux enchanteurs, aux astrologues ou à toute autre espèce de
devins; tu remarqueras aussi qu’aux
1. Eccli.
XXX, 21. — 2. Rom, II, 5, 4.
85
jours de
fête des chrétiens les églises sont remplies des mêmes multitudes qui se
pressent dans les théâtres aux jours de fête des païens, et ce spectacle te
portera à faire ce que tu vois. Que dire encore ? Tu verras ce que tu sais dès
maintenant, car tu n’ignores point que plusieurs se livrent aux excès que je
viens de rappeler brièvement, tout en portant le nom de chrétiens. Ne sais-tu
pas même encore que des désordres plus graves sont commis de temps à autre par
des gens que tu entends également appeler chrétiens?
Or, ce
serait t’abuser étrangement que de venir dans l’intention de commettre, en
quel-
que sorte
impunément, ces fautes. A quoi te servira le nom du Christ, quand, après avoir
daigné nous
secourir dans son infinie miséricorde, le Christ se mettra à nous juger dans
sa sévère
justice ? N’a-t-il pas prédit, n’a-t-il pas dit dans l’Evangile: « Ce ne sont
pas tous ceux qui me crient: Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le
royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père? Beaucoup
effectivement me diront en ce jour-là:
Seigneur,
Seigneur, c’est en votre nom que nous avons mangé et bu (1) ». Ainsi donc,
persévérer dans des oeuvres de cette nature, c’est aboutir à la damnation. Par
conséquent, lorsque tu verras la multitude s’y livrer, les justifier, y attirer
même, attache-toi à la loi de Dieu, et garde-toi d’en imiter les violateurs: tu
seras jugé, non sur leur sentiment, mais sur sa vérité.
49. Unis-toi
aux bons, à ceux que tu vois enflammés comme tu l’es d’amour pour ton Roi. Eh !
si tu cherchais, dans les théâtres, à t’approcher, pour ne pas les quitter, de
ceux qui aimaient le même cocher, le même gladiateur, le même histrion que toi;
à combien plus forte raison ne dois-tu pas être heureux de faire société avec
ceux qui aiment Dieu avec toi; car on ne saurait rougir de Dieu quand on
l’aime; loin de se laisser vaincre, il rend invincibles ses amis. Prends garde
toutefois de placer ton espoir dans ces hommes de bien qui te précèdent ou qui
t’accompagnent dans l’amour de Dieu : quelques progrès que tu aies faits, tu ne
saurais en effet t’appuyer sur toi mais sur Celui-là seul qui les rend bons
comme toi en leur communiquant sa sainteté. Tu es sûr que Dieu ne change pas:
la prudence t’interdit d’avoir pour aucun homme la même
1. Matt.
VII, 21, 22.
certitude.
Si néanmoins nous devons aimer ceux qui ne sont pas justifiés encore, afin
qu’ils le soient; quel amour plus ardent ne nous faut-il pas pour ceux qui le
sont déjà? Autre chose est donc d’aimer un homme, et autre chose d’espérer en
lui; la différence est si grande que Dieu défend le dernier acte et commande le
premier. T’arrive-t-il d’endurer pour le nom du Christ des outrages et des
afflictions? N’abandonne pas la foi, ne quitte pas le droit chemin, et tu
recevras la grande récompense. Céder alors aux efforts du démon, c’est perdre
jusqu’à la moindre. Mais sois humble devant Dieu, et il ne souffrira point que
tu sois tenté au-dessus de tes forces.
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CHAPITRE
XXVI.
EXPLIQUER LA SIGNIFICATION DES SACREMENTS.
50. Après
ces paroles, on doit demander au postulant s’il croit ces vérités et s’il
désire y conformer sa conduite. Sur sa réponse affirmative, on le marquera
solennellement du sceau sacré, et on le traitera comme le fait l’Eglise. A
propos du sacrement qui lui est conféré, on lui fera comprendre avec soin que
si les signes des grâces divines sont visibles on honore dans ces signes d’invisibles
réalités, et qu’une fois sanctifiée par la bénédiction cette matière ne peut
plus servir comme une matière profane. On expliquera ensuite et le sens des
paroles sacramentelles et les effets produits intérieurement et analogues à la
matière du sacrement.
C’est
l’occasion, et il faut en profiter, de rappeler que si, dans l’Ecriture même,
on remarque des traits qui semblent trop charnels, on doit, tout en ne les
comprenant pas, se persuader qu’ils renferment un sens tout spirituel, un sens
relatif à la sainteté des moeurs et à la vie future. Voici la règle exprimée en
quelques mots: Aperçoit-on, dans les livres canoniques, des traits que l’on ne
saurait rapporter ni à l’amour de l’éternité, de la vérité et de la sainteté,
ni à l’amour du prochain? on doit croire que ces paroles ou ces actes sont
figurés, et essayer d’y voir lé double amour de Dieu et du prochain; mais sans
prendre ce dernier terme dans un sens grossier. Le prochain est quiconque peut
arriver comme nous dans la sainte cité, quelles que soient d’ailleurs les
moeurs qu’on voit en lui ; car on ne doit désespérer de la conversion de
personne, puisque [86] que la patience de Dieu ne laisse vivre le pécheur,
comme l’enseigne l’Apôtre, que pour l’amener à faire pénitence (1).
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CHAPITRE
XXVII.
MANIÈRE PLUS COURTS D’INSTRUIRE UN CATÉCHUMÈNE.
51.
Trouves-tu que j’aie passé trop de temps à instruire le catéchumène que je me
figurais avoir sous les yeux? Tu peux être plus court, et je crois qu’on ne
doit pas être plus long. Observons néanmoins que les auditeurs présents
réclament parfois plus que n’exige la fonction sacrée en elle-même. Lors donc
qu’il faut être court, vois comme il est facile de tout dire en peu de mots.
Suppose
encore une fois que tu es visité par un homme qui demande à devenir chrétien ;
tu l’as interrogé et il t’a répondu comme l’autre, car s’il n’avait pas répondu
de la sorte, il faudrait l’avertir d’y répondre. Voici maintenant comme toutes
les vérités se peuvent enchaîner :
Oui, mon
frère, elle est grande, elle est réelle la félicité promise aux saints dans la
vie future. Tout ce qui est visible, passe ; toute la pompe du siècle, toutes
ses délices et toutes ses curiosités s’évanouiront et entraîneront dans leur
ruine leurs malheureux amants. C’est de cette ruine, c’est-à-dire des peines
éternelles, que Dieu, dans sa miséricorde, a voulu préserver les hommes, pourvu
qu’ils ne demeurent pas leurs propres ennemis et qu’ils ne résistent pas à la
tendresse de leur Créateur; et dans ce dessein il leur a envoyé son Fils
unique, son Verbe égal à lui-même, le Verbe par qui il a tout fait. Tout en
conservant sa divinité, sans quitter le sein de son Père et sans changer en
quoi que ce soit, ce Verbe, en venant parmi les hommes, s’est rendu visible à leurs
yeux en se faisant homme et en revêtant une chair mortelle. Par là, de même que
par un seul homme, le premier homme ou Adam succombant devant sa femme que le
serpent avait séduite, et transgressant avec elle le commandement divin, la
mort est entrée dans ce inonde; ainsi, par un seul homme encore, lequel est
tout à la fois Dieu et Fils de Dieu, par Jésus-Christ, une fois tous leurs
anciens péchés effacés, ses fidèles pourront entrer dans l’éternelle vie (2).
1. Rom. II,
4. — 2. Ib. V, 12-19.
53. Aussi
bien, tout ce que tu vois maintenant dans l’Eglise, tout ce qui se fait au nom
du Christ par tout l’univers, est prédit depuis bien des siècles; nous voyons
ce que nous lisons, c’est ce qui affermit notre foi. Le déluge autrefois se
répandit sur toute la terre, afin de là débarrasser des pécheurs ; en y
échappant dans l’arche, Noé et sa famille n’étaient-ils pas un symbole de
l’Eglise à venir, puisqu’aujourd’hui elle vogue sur les flots du siècle et se
sauve du naufrage en s’appuyant sur le bois de la croix du Christ? Il fut
prédit à Abraham, ce fidèle serviteur de Dieu, que tout seul qu’il était, il
deviendrait -le père d’un peuple entier, appelé à adorer le seul vrai Dieu au
milieu de toutes les autres nations courbées devant lés idoles; d’autres prédictions
furent adressées à ce peuple, et toutes se sont accomplies exactement, A ce
peuple il fut annoncé que de la race d’Abraham naîtrait selon la chair le
Christ, le Roi de tous les saints, Dieu enfin, pour élever à la dignité
d’enfants d’Abraham tous ceux qui imiteraient la foi d’Abraham: c’est ce qui
s’est accompli; le Christ est né de la Vierge Marie, l’une des descendantes du
patriarche. Les prophètes prédirent aussi qu’il serait attaché à la croix par
ce même peuple juif dont il était issu en tant qu’homme : ce qui s’est
accompli. Il fut prédit qu’il ressusciterait, il est ressuscité. Conformément
encore aux prédictions des prophètes,il est monté au ciel et a envoyé
l’Esprit-Saint à ses disciples. Ces mêmes prophètes et Notre Seigneur Jésus-Christ
ont prédit que son Église se répandrait dans tout l’univers, qu’elle y serait
comme semée par les martyres et les souffrances des saints, et-ils ont prédit
cela à l’époque où son nom était tout à la fois ignoré des gentils et tourné en
dérision partout où il était connu. Or, grâce à ses miracles, tant à ceux qu’il
a faits par lui-même qu’à ceux qu’il a faits par ses serviteurs, aujourd’hui
qu’on publie ces prédictions et qu’on y croit, nous en voyons l’accomplissement
; nous voyons même les rois du monde, jadis persécuteurs des chrétiens, courbés
maintenant sous le nom du Christ. Il a été prédit encore que de son Eglise
sortiraient des schismes et des hérésies, qui partout où ils le pourraient,
chercheraient en son nom, non pas sa gloire, mais la leur: nous voyons
également l’accomplissement de ces prédictions.
54. Ne
doit-on pas en conclure que ce qui [87] reste s’accomplira aussi? Si les
premières prédictions se sont réalisées, les dernières se réaliseront; oui
viendront les afflictions encore réservées aux justes; viendra aussi ce jour du
jugement qui séparera, au moment de la résurrection des morts, les impies des
saints, non-seulement les impies qui sont en dehors de l’Eglise du Christ, mais
encore ceux qui en sont comme la paille et qu’elle doit endurer avec une
invincible patience jusqu’à ce qu’il les vanne enfin et les jette dans le feu
qui leur est dû. Quant à ces hommes qui se moquent de la résurrection, qui
s’imaginent que cette chair, une fois pourrie, ne saurait se. ranimer, ils la
reprendront pour leur malheur, et Dieu leur montrera qu’après avoir pu créer
les corps quand ils n’existaient pas, il peut en un clin d’oeil les rétablir
tels qu’ils étaient. Pour les fidèles qui doivent régner avec le Christ, ils
mériteront, en ressuscitant, d’être transformés, d’être incorruptibles comme
les anges, de devenir égaux aux anges (1), pour le louer sans fatigue aucune et
sans aucun dégoût, pour vivre éternellement en lui et de lui, avec tant de
joie, avec tant de bonheur, que l’homme ne saurait ni dire ni se figurer rien
de semblable.
55.
Fortement convaincu de ces vérités, prends garde, aux tentations, car le démon
cherche à se faire des compagnons d’infortune. Que cet ennemi ne parvienne ni à
te séduire par le moyen de ceux qui sont en dehors de l’Eglise, païens, juifs
ou hérétiques; ni à te faire imiter ceux qui, devant toi et au sein de l’Eglise
catholique, se conduisent mal, s’abandonnent sans frein aux plaisirs de la
bouche et du ventre, à l’impudicité, aux vaines et désordonnées curiosités, des
spectacles, des enchantements et des présages des démons. Tu les imiterais en
t’environnant des pompes et des folles grandeurs de l’avarice et de l’orgueil,
ou en menant une vie que condamne et punit la loi divine. Joins-toi plutôt aux
bons chrétiens, et tu en découvriras aisément si tu es bon toi-même. Adorez
Dieu ensemble et aimez-le d’un amour pur; il sera toute notre récompense,
lorsque dans cette autre vie nous jouirons de sa bonté et de ses
1. Luc, XX,
36.
charmes. Il
faut l’aimer, toutefois, non pas comme on aime ce qui est visible, mais comme
on aime la sagesse, la vérité, la sainteté, la justice, la charité et autres
perfections semblables, considérées, non pas telles qu’elles sont dans l’homme,
mais telles qu’elles sont dans la source même de l’incorruptible et immuable
sagesse.
A tous ceux
donc que tu verras remplis d’amour pour ces perfections, unis-toi, afin de te
réconcilier avec Dieu par le Christ, qui s’est incarné pour devenir médiateur
entre Dieu et les hommes. Quant aux méchants, tout en les voyant pénétrer dans
l’enceinte de l’Eglise, si toutefois ils y pénètrent, ne crois pas qu’ils
entreront dans le royaume des cieux.; s’ils ne se convertissent, ils seront
rejetés chacun en son temps. Ainsi, prends les bons pour modèles, tolère les méchants,
aime tout le monde; car tu ignores ce que sera demain celui qui est aujourd’hui
mauvais. N’aime pas dans les méchants leur injustice ; aime leur personne pour
qu ils deviennent bons Il ne nous est pas commandé seulement d’aimer Dieu, mais
encore d’aimer le prochain, deux préceptes qui résument toute la loi (1). Or,
on n’accomplit cette loi qu’après avoir reçu le don de Dieu, l’Esprit-Saint
égal au Père et au Fils, car les trois personnes ne font qu’un seul Dieu. C’est
en lui qu’il faut placer notre espoir, et non pas dans l’homme, quelque mérite
qu’il ait d’ailleurs. Quelle différence, effectivement, entre Celui qui nous
justifie, et ceux qui sont justifiés avec nous?
De plus, la
cupidité seule ne sert pas au diable d’instrument pour nous tenter; il nous
tente encore en nous inspirant la crainte des dérisions, des souffrances et
même de,la mort. Néanmoins, plus l’homme souffre pour le nom du Christ et pour
l’espoir de la vie éternelle, quand il reste fidèle au milieu de ses
afflictions, plus sera grande sa récompense; au lieu qu’en succombant devant le
diable, il partagera sa damnation. Or, les oeuvres de miséricorde, jointes à
une pieuse humilité, obtiennent de Dieu pour ses serviteurs la grâce de n’être
pas tentés au-dessus de leurs forces (2).
CHAPITRE PREMIER.
BUT DE CE
TRAITÉ.
CHAPITRE II.
PAR QUEL
SECRET L’AUDITEUR GOÛTE-T-IL SOUVENT UN DISCOURS DONT L’ORATEUR EST MÉCONTENT?
LE PRÉDICATEUR DOIT AVANT TOUT PRÉVENIR L’ENNUI ET ÉGAYER SON ÉLOCUTION.
CHAPITRE
III.
EN QUOI
CONSISTE UNE NARRATION COMPLÈTE AU POINT DE VUE DU CATHÉCHISME? ELLE DOIT AVOIR
POUR FIN LA CHARITÉ. L’ANCIEN TESTAMENT PRÉPARE L’AVÈNEMENT DE JÉSUS-CHRIST,
DESTINÉ A ÉTABLIR LA CHARITÉ.
CHAPITRE IV.
LA VENUE DE
JÉSUS-CHRIST A EU POUR BUT ESSENTIEL D’ÉTABLIR LE RÈGNE DE LA CHARITÉ: C’EST A
LA CHARITÉ QUE DOIT TENDRE TOUTE NARRATION EMPRUNTÉE AUX ÉCRITURES SUR
JÉSUS-CHRIST.
CHAPITRE V.
IL FAUT
EXAMINER AVEC SOIN LE MOTIF QUI DÉTERMINE LE CATÉCHUMÈNE A SE FAIRE CHRÉTIEN.
CHAPITRE VI.
LE CATÉCHISTE
DOIT EMBRASSER DANS SES INSTRUCTIONS L’HISTOIRE DE L’ÉGLISE DEPUIS LA CRÉATION
JUSQU’À NOS JOURS.
CHAPITRE
VII.
PRÉMUNIR LE
CATÉCHUMÈNE CONTRE LES SCANDALES. ENSEIGNEMENT DE LA MORALE.
CHAPITRE
VIII.
MÉTHODE POUR
INSTRUIRE LES PERSONNES ÉCLAIRÉES.
CHAPITRE IX.
COMMENT
INSTRUIRE LES GRAMMAIRIENS ET LES ORATEURS. — DIEU N’ENTEND QUE LE
LANGAGE DU COEUR.
CHAPITRE X.
DE L’ENNUI
ET DE SES CAUSES : PREMIER MOYEN D’ Y REMÉDIER.
CHAPITRE XI.
DEUXIÈME
CAUSE D’ENNUI: MOYEN D’Y REMÉDIER.
CHAPITRE
XII.
TROISIÈME
CAUSE D’ENNUI : DES MOYENS D’Y REMÉDIER.
CHAPITRE
XIII.
QUATRIÈME
CAUSE D’ENNUI : MOYENS D’Y REMÉDIER. DE L’USAGE, ADOPTÉ DANS CERTAINES
ÉGLISES, D’ÉCOUTER ASSIS LA PAROLE DIVINE.
CHAPITRE
XIV.
CINQUIÈME ET
SIXIÈME CAUSES D’ENNUI : DES MOYENS D’Y REMÉDIER.
CHAPITRE XV.
NÉCESSITÉ
D’APPROPRIER SON LANGAGE AUX CIRCONSTANCES ET AUX PERSONNES.
CHAPITRE
XVI.
DISCOURS QUE
L’ON PEUT TENIR A UN CATÉCHUMÈNE. EXORDE TIRÉ DE LA RÉSOLUTION QU’A PRISE
L’AUDITEUR D’EMBRASSER LA FOI CHRÉTIENNE POUR TROUVER ENFIN LA PAIX : LES
HONNEURS, LES RICHESSES, LES PLAISIRS, LES SPECTACLES, NE FONT QUE TROUBLER LE
COEUR.
CHAPITRE
XVII.
CONDAMNATION
DE CEUX QUI EMBRASSENT LA FOI EN VUE D’UN INTÊRET HUMAIN. — LE REPOS ÉTERNEL,
BUT DU VRAI CHRÉTIEN. — EXPOSITION DES DOGMES, ET D’ABORD DE L’INCARNATION.
CHAPITRE
XVIII.
CRÉATION DU MONDE. — PÉCHÉ ORIGINEL.
CHAPITRE
XIX.
MÉLANGE DES
BONS ET DES MÉCHANTS DANS L’ÉGLISE. LES ACTES COMME LES PAROLES DES
SAINTS QUI ONT PRÉCÉDÉ JÉSUS-CHRIST, ONT UN CARACTÈRE PROPHÉTIQUE.
CHAPITRE XX.
SERVITUDE
DES ISRAËLITES EN ÉGYPTE. — LEUR DELIVRANCE À TRAVERS LA MER ROUGE, SYMBOLE DU
BAPTÊME. — DE L’AGNEAU PASCAL, FIGURE DE LA PASSION DU CHRIST. — DU DOIGT, DE
DIEU. — DE JÉRUSALEM, COMME EMBLÈME DE LÀ CITÉ CÉLESTE.
CHAPITRE
XXI.
CAPTIVITÉ DE
BABYLONE. — LES JUIFS N’ONT JAMAIS DEPUIS RECOUVRÈ LEUR INDÉPENDANCE NATIONALE.
CHAPITRE
XXII.
LES SIX
ÉPOQUES DE L’HISTOIRE DU MONDE. — DE L’ESPRIT DU NOUVEAU TESTAMENT. —
NAISSANCE, VIE ET MORT DE JÉSUS-CHRIST.
CHAPITRE
XXIII.
DESCENTE DU
SAINT-ESPRIT. — CONVERSIONS OPÉRÉES CHEZ LES JUIFS ET CHEZ LES GENTILS.
CHAPITRE
XXIV.
L’ÉGLISE EST
UNE VIGNE QUI SE CHARGE DE BRANCHES ET QU’ON ÉMONDE. — LES PRÉDICTIONS DÉJÀ
ACCOMPLIES DOIVENT FAIRE CROIRE À CELLES QUI NE LE SONT PAS ENCORE, SURTOUT À
CELLE DU JUGEMENT DERNIER.
CHAPITRE XXV.
RÉSURRECTION. — MORT ÉTERNELLE EN ENFER. VIE ÉTERNELLE AU CIEL. — SE TENIR EN GARDE CONTRE LES
PAÏENS, LES JUIFS, LES HÉRÉTIQUES, ET MÊME LES MAUVAIS CHRÉTIENS : FAIRE DES
BONS SA SOCIÉTÉ, SANS METTRE EN EUX SES ESPÉRANCES.
CHAPITRE XXVI.
EXPLIQUER LA SIGNIFICATION DES SACREMENTS.
CHAPITRE XXVII.
MANIÈRE PLUS COURTS D’INSTRUIRE UN CATÉCHUMÈNE.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm